
Le repos de la paresse
Paresse :
Mais enfin, absurde linguiste, ne vois-tu pas que Paresse est une déesse ? Pourquoi la faire fille de ce mot latin ingrat et grinçant,
pigritia ? La douce flemme, les mecs qui, comme des petits pois, ont la cosse -l'aimable indolence, la tendre mollesse, le beau nonchaloir, l'" oisive jeunesse" de l'enfant Rimbaud, se peut-il, que de ces merveilles du langage, ces incitations à la tendresse, à la caresse, à l'insouciance aient pu se rassembler sous l'étendard de la triste
pigritia latine, requise par la redoutable morale de l'Église, qui lui fit tout de même l'honneur de la hisser au rang de péché capital ? Car la paresse est rien moins que la mère, non pas des vices, non de l'inerte lourdeur, mais du détachement léger, non de l'abrutissement haineux de Caliban, mais de la rêverie aérienne d'Ariel.
Les détracteurs de la paresse sont des envieux ; les grands travailleurs en revanche, la jugent avec plus de sagesse, ou bien plaisamment : " Paresse. Habitude prise de se reposer avant la fatigue. " (Jules Renard). Car le repos dépend de la contrainte, alors que la paresse est libre. Le repos de la paresse est sans borne et désintéressé ; il résulte non d'un laisser aller, mais d'une passion. Ce paradoxe est dicté par un profond connaisseur du cœur humain, La Rochefoucauld. Passion insensible et violente écrit-il, passion cachée " comme une béatitude de l'âme, qui la console de toutes ses pertes et qui lui tient lieu de tous les biens ".
Alain Rey
Les mots de saison. Gallimard 2008 p. 102