
Prédications
le Saint-Esprit et nous-mêmes avons décidé... Actes 15/1-35 Jean 14/23-31
On se fait bien souvent une idée assez idyllique de l'Église en ses débuts. On a en mémoire ces premiers chapitres du livre des Actes qui nous racontent une Église totalement unie et sans désaccord. Et pourtant bien vite, nous voyons des failles se créer, des fissures apparaître entre les membres, principalement à partir du moment où Paul et Barnabas, partant à la conquête du monde pour annoncer l'Évangile et après avoir essuyé le refus des membres de la synagogue, se sont tournés vers les "craignants-Dieu", ces croyants marginalisés qui ne pouvaient pas être pleinement considérés comme Juifs et qui étaient regardés avec un certain mépris. L'Évangile de l'amour et de la grâce de Dieu les a touchés de plein cœur et ils sont entrés dans l'Église. Paul à ce moment-là a bien compris que l'on ne pouvait pas refuser cette grâce au nom d'un respect obligatoire de la Loi.
Mais voilà, pour certains au sein de l'Église naissante, cela était inadmissible. Et ce fut les premières fissures. Il y a toujours au sein de l'Église, des personnes qui souhaitent que l'on maintienne la foi dans sa rigueur absolue. Et il y avait à l'époque dans la synagogue et dans l'Église naissante, des gens dont le texte nous dit qu'ils appartenaient à la secte des pharisiens, qui tenaient au respect à la lettre de la Loi de Moïse ; et qui donc ne pouvaient pas comprendre comment des gens pouvaient se revendiquer de Dieu, souhaiter sa grâce et son salut, sans entrer totalement dans la communauté par la circoncision et le respect de la Loi de Moïse. Ces gens-là bien souvent agissent en leur nom propre. Ils viennent semer le désordre, sans doute sans le vouloir, simplement en prêchant des paroles qui sèment le doute. On peut comprendre qu'au sein de l'Église d'Antioche, ceux que l'on va appeler les pagano chrétiens, des chrétiens qui ne sont pas issus du judaïsme, ont pu être troublés, on pu souffrir de ces paroles, se sentant à nouveau rejetés. Et donc il y a là un conflit qui s'ouvre.
À tel point qu'il est devenu nécessaire de rassembler l'Église toute entière en ce que l'on appelle un Concile, ou un Synode, un rassemblement qui doit prendre des décisions qui feront loi partout dans l'Église.
Ce premier Concile est intéressant dans sa démarche. Tout d'abord, chacun écoute ce que l'autre a à dire. Chacun devant l'assemblée peut présenter son point de vue. Cela n'emporte apparemment pas la décision. Et il semblerait, aux dires du livre des Actes, que le ton monte et que le conflit prend de plus en plus d'ampleur. C'est alors que Pierre, celui sur qui repose en quelque sorte la tradition, celui qui est considéré comme "l'apôtre en chef", va prendre la parole et raconter sa propre expérience.
Ce qu'il évoque, nous l'avons lu dernièrement, c'est sa rencontre avec des païens, comment il a reçu l'appel de l'Esprit saint pour aller à Jaffa et pour annoncer l'Évangile au centurion Corneille. Comment, alors qu'il prêchait cet Évangile, l'Esprit saint est descendu sur cette famille, sur tous ceux qui l'écoutaient, païens ou Juifs. Alors pour lui la chose est claire, il y a maintenant par l'annonce de l'Évangile, des fruits insoupçonnés, des gens qui peuvent être touchés, appelés par cet Évangile même s'ils ne font pas partie de la synagogue. Dès lors, dit-il, pourquoi provoquer Dieu en plaçant sur la nuque des disciples un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n'avons été capables de porter ? Par ses propos, Pierre démontre que l'on ne peut imposer aux autres quelque chose que Dieu lui-même n'a pas voulu imposer, que cela même représente une provocation pour Dieu (v. 10). C'est ce que nous dit Pierre. Vouloir imposer une foi intégriste est de la provocation pour Dieu. Et il rappelle, sans doute à l'intention de ces pharisiens, que la Loi de Moïse est quelque chose de tellement lourd à porter et à appliquer, que personne dans l'histoire du peuple d'Israël n'est arrivé à le faire, ni nos pères ni nous-mêmes nous n'avons été capables de porter le joug de la Loi. Aussi, pourquoi imposer aux autres ce que nous-mêmes nous sommes incapables de vivre pleinement ?
Cette parole a fait mouche, le livre des Actes nous dit qu'il y eut un grand silence dans toute l'assemblée. Et voilà qu'à nouveau Paul et Barnabas racontent, témoignent du ministère qu'ils ont eu en Asie Mineure, comment le saint Esprit a agi. Enfin, on a l'impression qu'ils ont été écoutés.
Lors de ce Concile, le chef de l'Église c'est Jacques ; il parle, il prend la parole à son tour pour reconnaître, pour rendre grâce aussi de l'action de Dieu dans le monde, pour reconnaître que l'accueil des non Juifs au sein de l'Église était réellement la volonté de Dieu. Pour cela, il va rappeler un extrait du livre du prophète Amos. Non pas dans sa version hébraïque, mais dans la version grecque, celle qui était lue dans toutes les synagogues partout dans le monde romain. Et par cette lecture, il montre que l'ouverture de l'Église aux pagano chrétiens est voulue par Dieu.
Mais Jacques est un bon diplomate. S'il impose aux pharisiens l'ouverture et le respect des autres, le respect des païens, s'il leur impose d'accepter que ceux-ci ne soient pas circoncis, qu'ils ne soient pas obligés d'appliquer la Loi de Moïse dans toute sa rigueur, il va aussi demander aux pagano chrétiens de respecter un minimum de la Loi de Moïse. Ce qu'il leur demande rappelle l'alliance qui a été passée entre Dieu et Noé. Dans la tradition juive, cette alliance "noachique" est l'alliance qui doit être respectée par tous les hommes. Il s'agit de ne pas manger de viandes provenant de sacrifices offerts aux idoles ; ne pas manger de sang, ni de la chair d'animaux étranglés ; et de se garder de l'immoralité. C'est le refus du sang, de l'idolâtrie et de l'immoralité (porneia en grec). Toutes ces choses vont ensemble, car dans le monde gréco-romain, manger de la viande c'était le plus souvent manger de la viande sacrifiée. Les boucheries étaient bien souvent attenantes aux temples. Et dans ces temples, il n'y avait pas seulement des sacrifices qui étaient abomination pour Dieu, mais on s'y livrait aussi bien souvent à la prostitution sacrée.
Ainsi Jacques demande aux pagano chrétiens de tourner le dos au monde païen, afin de montrer clairement qu'ils vivent de la grâce de Dieu. Véritable compromis, et c'est sans doute ce qui va emporter le morceau.
L'Évangile que nous avons lu apporte un éclairage à cela. Celui qui m'aime obéira à ce que je dis. Mon Père l'aimera, nous viendrons à lui mon Père et moi, nous habiterons chez lui.
À la lumière de ces deux textes, nous pouvons comprendre ce que veut dire aimer et obéir à la Parole de Dieu. Cela ne signifie pas accomplir la loi de Dieu dans toute sa rigueur et dans toute sa lettre. Mais c'est rechercher constamment, à tout moment, quelle est la véritable volonté de Dieu. Et pour cela, admettre que cette volonté puisse nous entraîner sur des chemins que nous n'avions pas imaginés, voire même des chemins qui peuvent nous rebuter au départ tant ils semblent aller à l'encontre de la "Loi". C'est l'histoire de Pierre, lorsqu'il est en prière sur le toit de sa maison, et que Dieu lui dit, à travers le songe de la nappe, "tue et mange !". Et qu'il est obligé de le dire trois fois à l'apôtre, jusqu'à ce que celui-ci comprenne qu'il ne faut pas considérer comme impur ce que Dieu par sa grâce, considère comme pur.
C'est le saint Esprit seul qui peut nous aider à comprendre ce qu'est la volonté de Dieu. En cela, dans ce chapitre 14 de Jean, il porte bien son nom : le Paraclet, le défenseur, celui qui se fait le porte-parole, le héraut, l'avocat de Dieu auprès des hommes, comme il est l'avocat des hommes auprès de Dieu. Il est celui qui permet de comprendre la Parole de Dieu, qui permet de s'en nourrir et d'agir selon la volonté de Dieu. Nous avons besoin de ce saint Esprit. Notre amour pour Dieu ne suffit pas. Car bien souvent par amour pour Dieu nous faisons le contraire de sa propre volonté. C'est le saint Esprit et son inspiration qui nous permet de vivre en paix malgré les différences, malgré les conflits inévitables à toute communauté humaine. Cette paix que Dieu nous donne effectivement n'est pas la paix donnée à la manière de ce monde. Ce n'est pas une paix qui veut englober tout le monde dans un même moule, et qui demande à ce que l'on ne voie qu'une seule tête. C'est une paix qui invite au compromis, au compromis dans l'amour fraternel et dans le respect de l'autre.
Jacques l'a bien compris quand il dit cette parole qui souvent nous fait sourire : "le saint Esprit et nous-mêmes avons décidé". On n'a pas trop l'habitude de dire les choses de cette manière-là. Mais c'est bien par l'action du saint Esprit que l'Église de Jérusalem est parvenue à rétablir la paix et la fraternité au sein de l'Église. C'est bien par l'action du saint Esprit qu'ils sont arrivés à un compromis de façon à ce que chacun puisse trouver sa place au sein de la communauté de l'Église.
Alors cette marche à laquelle nous sommes invités est une marche qui n'est pas toujours facile à pratiquer. C'est un chemin qui n'est pas toujours facile à suivre pour nous-mêmes parce que dans toute vie, dans toute communauté, il peut y avoir des tensions, dans toute communauté il peut y avoir des conflits. Nous sommes invités en tant que croyants habités par la grâce de Dieu, à nous mettre à l'écoute du saint Esprit, afin de maintenir, au sein de la communauté de l'Église, cette diversité, de nous en réjouir car elle est le fruit de l'action de Dieu parmi les hommes.
Amen!