
Prédications
Jésus Christ, l'Évangile en continuité et rupture
Ésaïe 8.23-9.3 Matthieu 4:12 à 23
À partir de ce moment Jésus se mit à prêcher.
Dans l'Évangile de Matthieu, nous trouvons deux fois ces quelques mots : "à partir de ce moment". Au verset 17 du passage que nous venons de lire, et au verset 21 du chapitre 16 : "à partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'en aller à Jérusalem et souffrir".
Ces quelques mots indiquent dans cet évangile un tournant, un changement dans le récit, un changement radical aussi dans le ministère de Jésus. Comme si ces deux petits mots en grec (
apo tote) indiquaient une rupture.
Et en effet Jésus, nous le voyons, commence sa prédication à partir du moment où il apprend que Jean a été mis en prison. Comme s'il prenait le relais. Pourtant, on a l'impression, au premier abord, que Matthieu place Jésus dans la succession du ministère de Jean, dans la continuité de l'histoire du salut. Cette apparente continuité est aussi soulignée par cette référence très forte au livre du prophète Ésaïe, à cette parole / prophétie sur la Galilée. Matthieu insiste, il le fera tout au long de son évangile, pour montrer que le ministère de Jésus est une confirmation, est une réalisation des promesses faites au peuple d'Israël par la bouche des prophètes. Que sa vie, sa prédication sont une réalisation des prophéties anciennes.
Il y a dans ce texte plusieurs choses à relever.
Tout d'abord, c'est le récit de l'appel des premiers disciples. Si vous vous souvenez bien, la semaine dernière nous avons lu dans l'évangile de Jean, l'histoire de la rencontre des premiers disciples avec Jésus. L'un de ces deux disciples (de Jean) qui ont poursuivi Jésus et qui demandaient à aller voir où il vivait, comment il vivait, écrit Jean, s'appelle André frère de Simon, celui qui va être appelé Pierre.
Donc André et Simon et d'autres, ceux-là qui sont occupés dans la barque à pêcher en jetant des filets, étaient des disciples de Jean le Baptiste. Ils connaissaient donc Jésus depuis longtemps.
Jean le Baptiste n'est pas seulement le cousin de Jésus. Jésus, vraisemblablement a longtemps fréquenté Jean le Baptiste, sans doute a-t-il écouté sa prédication. Ainsi ce ne sont pas des inconnus que Jésus appelle ce jour-là.
Ensuite, nous le savons mais ça c'est l'archéologie qui nous le dit, nous savons que Jésus habitait très souvent à Capharnaüm, petite ville au bord du lac de Galilée. Il habitait vraisemblablement chez Simon Pierre. L'archéologie nous a montré qu'au-dessus de la maison d'un pêcheur de Capharnaüm, une église s'est construite petit à petit. On a commencé par abattre des murs intérieurs. Ensuite Le bâtiment a été agrandi au fur et à mesure que le nombre des fidèles augmentait, jusqu'à ce qu'il y ait non loin de la synagogue de Capharnaüm, une église conséquente sur les murs de laquelle on a trouvé des graffitis signalant les noms de Jésus et de Simon Pierre.
Ainsi, si l'histoire racontée par Matthieu l'avait été par un témoin ne faisant pas partie des disciples de Jésus, elle n'aurait été que l'histoire banale d'un homme qui appelle des amis en leur demandant de venir faire route avec lui. Mais pour Matthieu comme pour l'Église à sa suite, cette histoire raconte bien plus. Elle raconte la réalisation des promesses et il s'agit d'un bouleversement dans l'histoire du salut.
Quelque chose de nouveau se produit. La Galilée, et c'est ce que nous dit le texte d'Ésaïe, est un carrefour. C'est le carrefour des nations. Y cohabitent toutes sortes de gens qui viennent de pays multiples, d'au-delà des frontières, d'au-delà des déserts. C'est donc une région peu fréquentable pour les juifs pieux. À cause du métissage qui en résulte, c'est une région quelque peu méprisée par les gens de Judée. Les Judéens se considèrent comme la pure souche d'Israël, et ne se mélangent pas avec les non juifs.
Et pourtant ! C'est là que de Jésus va débuter son ministère.
Il y a en même temps continuité avec Jean le Baptiste, et rupture. Jean le Baptiste prêche dans la région de Jéricho, une région très juive, une région où vivent peu d'étrangers. Au contraire lui, Jésus, va annoncer sa parole dans une région où il y a du métissage, où il y a du mélange religieux. Il va annoncer une prédication qui, dans les termes, est la même que celle de Jean Baptiste : "Convertissez-vous". Mais par le fait même de la prononcer dans une autre région, dans un autre contexte, elle change de sens, elle change de couleur. Il y a là une véritable rupture.
Jean le Baptiste demande une conversion pour revenir à la loi de Moïse, il demande une conversion pour revenir à la foi des pères. Jésus appelle à une conversion qui est davantage un changement de regard. Jésus appelle à comprendre que l'annonce de l'Évangile n'est pas réservée au seul peuple d'Israël, mais que cette proclamation se fait aux quatre vents, pour des gens qui ne sont pas forcément juifs pratiquants. En quelque sorte, on ne demande pas le certificat de baptême avant de venir écouter cette prédication.
"Changez de comportement, changez de regard, convertissez-vous car le royaume des cieux a été rendu proche". Il annonce la réalisation ici et maintenant de toutes les promesses. Il annonce que Dieu s'est rendu proche de son peuple au point de vouloir inaugurer son royaume.
Alors qu'en est-il de ces premiers disciples ? Il est vraisemblable que les premiers disciples étaient des gens qui fréquentaient Jésus depuis assez longtemps, qu'ils l'écoutaient, qu'ils le connaissaient bien. Ils étaient sans doute amis, on peut même imaginer que Jésus de temps en temps faisait des parties de pêche avec eux. Mais là, le véritable changement qui s'opère pour eux, c'est d'abandonner tout ce qui les rattache à leur passé, pour un changement radical de vie. C'est le début du ministère itinérant de Jésus, c'est le début de cette longue marche qui va le conduire jusqu'à la Passion. Et cette étape demande, pour Jésus et les disciples, une véritable rupture. De sympathisants, en quelque sorte, ils vont devenir apôtres. Ils vont devenir des disciples à plein temps, complètement.
L'Évangile nous appelle nous aussi à réfléchir à notre manière de suivre Jésus.
Sommes-nous comme ces disciples de l'Évangile de Jean que nous avons vus la semaine dernière, de simples sympathisants venus voir ce qui se passe, voir par curiosité peut-être un peu pour comprendre ? Même si quelque part nous sommes touchés par le message de l'Évangile nous avons du mal à nous engager.
Ou cet appel du Seigneur avec sa parole qui nous demande de laisser là nos filets, nos préoccupations, pour nous engager pleinement dans la vie de tous les jours à sa suite, l'écoutons-nous en ayant comme objectif la seule proclamation de cet Évangile de libération ? Sommes-nous prêts à nous convertir, c'est-à-dire à sortir de nos communautés douillettes pour partager cet Évangile avec celles et ceux qui sont au dehors, celles et ceux que nous regardons parfois avec un peu de condescendance parce qu'ils ne font pas partie de notre communauté, parce que nous considérons qu'ils ne sont pas véritablement sauvés à cause de cela ? Sommes-nous prêts à proclamer cet Évangile qui s'adresse à tous ?
Dieu aime les femmes et les hommes quels qu'ils soient, quelles que soient leurs origines et c'est dans cet amour qu'il inaugure le royaume qui s'est approché.
Amen !