
Prédications
Prier Actes 1: 6-14
Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Jésus vient de quitter ses disciples et le monde visible. Ses compagnons les plus proches sont là comme nous pouvons être, quand nous regardons disparaître le train ou l'avion qui emmène quelqu'un que nous aimons. Désorientés, nostalgiques, avec un vide au cœur. C'est difficile parfois de se secouer, de s'arracher, de retourner vers le cadre de vie où il va manquer quelqu'un... Surtout si ce quelqu'un vous apportait chaque jour inspiration, force et sourire.
Jésus a quitté ses disciples. Il leur a laissé une mission écrasante, qui dépasse leurs compétences et leurs possibilités. Ils doivent continuer son œuvre. Ils doivent être ses représentants à Jérusalem, dans tout le pays et dans le monde entier.
Il ne faut pas perdre de temps. Il faut se mettre au travail sans tarder. C'est grand, Jérusalem, même en ce temps-là. Et le pays est grand. Et le monde est vaste. Alors
pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Nous vivons dans une société éprise d'action et d'efficacité. Il existe toutes sortes de méthodes pour prendre des décisions rapidement et les mettre en application tout aussi rapidement. On vise le rendement maximum. On impose à tout le monde ce que l'on appelle des " obligations de résultat ". Notre société n'a pas beaucoup de place pour les rêveurs, pour les lents et pour les contemplatifs. Elle préfère les actifs, les rapides et les réalistes.
Les chrétiens vivent avec leur temps, ils ne veulent pas détonner. Et c'est ainsi que, dans nos Églises, dans les conseils, les synodes, le corps pastoral, on est parfois obsédé par l'urgence d'agir, et d'agir efficacement, pour propager l'Évangile, pour venir au secours d'un monde qui souffre, ou pour faire ce qu'on croit nécessaire et indispensable, ou encore simplement pour survivre.
Il y a déjà quelques décennies, si Mai 68 vous dit quelque chose, on en était venu à opposer l'action à la prière et l'engagement solidaire au culte. On interprétait cette parole " Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? " comme une dénonciation de cette perte du temps qu'on passe à prier et à célébrer le culte, alors qu'ils sont innombrables les gens que l'on piétine, ceux qui passent à côté de leur vie, ceux qu'on prive de la fierté d'être des humains, les lieux où le mal régne sans concurrence.
Si les apôtres avaient compris cette parole ainsi, s'ils avaient eu notre mentalité moderne et occidentale, ils auraient tenu tout de suite des réunions de travail. Ils auraient fait une évaluation de leurs compétences et de leurs incompétences. Ils auraient cherché des spécialistes pour les former. Ils auraient appris le grec, la langue internationale de l'époque, grâce à des méthodes accélérées. Ils auraient suivi des cours de philosophie grecque pour discuter avec les savants de leur temps, et des cours de théologie pour tenir tête aux rabbins dans des débats contradictoires. Ils auraient fait appel à des experts en communication pour apprendre à parler efficacement aux foules dans toutes les situations possibles. Ils auraient demandé des études sociologiques pour connaître les publics auxquels ils allaient s'adresser. Ils auraient constitué des équipes de collaborateurs et cherché des financements pour donner des bases solides à leur mission. Ils se seraient partagé le monde en secteurs de prospection évangélique. Ils auraient loué et équipé des immeubles avec bureaux et salles de conférences. Ils auraient engagé une armée de scribes pour recopier leurs écrits de propagande. Ils auraient loué des arènes romaines et des théâtres grecs pour y organiser de gigantesques réunions d'évangélisation, avec super chorale et musiciens à la mode. Une mission mondiale exige une organisation sans faille et des moyens gigantesques. Une mission urgente a besoin de beaucoup de temps de préparation, finalement. Il faut penser à tout, dans les moindres détails... Alors, pas de temps à perdre :
Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Les apôtres sont donc allés au plus urgent. Ils ont organisé réunions sur réunions pendant dix jours : un super synode. Mais c'était une réunion de prières. Ils n'ont pas compris les choses comme nous avons tendance à les comprendre. Ils n'ont pas pensé que prier, c'était perdre son temps à regarder vers le ciel. Ils n'ont pas pensé que prier, c'est ne rien faire. Ils ont pensé que ce serait du temps perdu que de se lancer dans l'organisation et dans l'action, s'ils ne priaient pas sérieusement avant. Ils ont pensé qu'ils ne pouvaient pas travailler sérieusement pour le Christ, s'ils ne se branchaient pas sur Dieu avant. Pour eux, se lancer dans l'action, c'était d'abord se mettre à prier.
C'était aussi la méthode de Jésus. Pour bien regarder la terre, pour la regarder sans crainte, pour la regarder avec amour, pour la regarder sans être écrasé par la tâche à entreprendre, Jésus commençait à agir en priant. Cela ne l'empêchait pas d'observer, de se renseigner, de réfléchir, ni de s'organiser. Et depuis vingt siècles, les chrétiens les plus actifs et les plus efficaces ont été d'abord des gens qui priaient. Je nommerai ici, à part les apôtres, John Bost pour le 19ème siècle et l'Abbé Pierre pour le 20ème.
J'en viens à nous. Nous avons tous des combats à mener chaque jour, à notre travail, dans notre vie familiale, dans notre vie personnelle. De plus, nous sommes sollicités de tous côtés par les détresses de notre monde. Par l'Église aussi. Tout cela dépasse nos possibilités, et nous nous en voulons. Que faut-il faire ? Rester sur place à nous tordre les mains de désespoir et d'impuissance ? Nous précipiter tête baissée sur tout ce qu'il y a à faire, et nous disperser totalement, nous épuiser complètement, et disjoncter ?
Les apôtres avaient aussi, j'imagine, leurs problèmes personnels. Et comme nous, ils étaient limités. Et ils venaient de recevoir une mission immense. Ils ont commencé par prier. Ce n'était pas une fuite. Ce n'était pas un refuge. Ce n'était pas un alibi. La prière, la vraie prière n'est pas un moyen de se protéger contre la vie, les luttes et les bruits du monde. Ce n'est pas un repli sur soi.
C'est une ouverture, c'est un moyen de se mettre à l'écoute, c'est une mise à disposition. Quand nous prions, nous faisons l'aveu de nos limites, mais nous nous mettons à la disposition de quelqu'un qui sait utiliser même nos limites et nos failles. Quand nous prions, nous repoussons l'agitation et le désespoir, parce que nous nous remettons entre les mains de quelqu'un qui agit avec nous et par nous, mais aussi en dehors de nous, sans nous parfois et même malgré nous. Quand nous prions, nous lâchons prise, et c'est parfois difficile, et nous donnons le contrôle à celui qui sait ce qu'il veut et qui ouvre la route. Quand nous prions, nous reconnaissons que le présent et l'avenir de nos vies, de ce monde et de l'Église ne dépendent pas de nous, mais de Dieu. Quand nous prions, nous mettons à la disposition de Dieu nos moyens pour qu'il en use comme il lui convient, mais nous reconnaissons aussi que Dieu ne nous laisse pas nous débrouiller avec nos seuls moyens. Quand nous prions vraiment, nous n'associons pas Dieu à nos projets après les avoir conçus sans lui, mais nous prenons notre juste place dans son chantier. Et dès lors nous sommes apaisés. Ce que je dis là est vrai pour nos vies personnelles avec leurs problèmes, comme pour les diverses missions.
Ce qui nous épuise le plus souvent, ce n'est pas l'action, mais l'agitation. Ce qui nous épuise aussi, c'est tout ce que nous ne pouvons pas faire, et notre culpabilité de ne pas le faire, c'est quand nous pensons que tout dépend de nous. La première urgence, c'est la prière, pour qu'il en soit autrement. C'est par là, toujours, qu'il faut commencer. Et le reste de ce que nous avons vraiment à faire ne se fera peut-être pas facilement, peut-être pas sans fatigue et sans lutte, peut-être pas sans erreur et sans échec, mais il se fera moins difficilement et plus profondément. Parce qu'en plaçant toutes choses entre les mains du Seigneur, nous aurons reconnu le Seigneur à sa vraie place, nous aurons remis toutes choses à leur vraie place, nous nous serons mis à notre vraie place.
Amen ! Pasteur Emmannuelle Di Frenna et Alain Arnoux