
Prédications
Le jugement : n'est pas aveugle celui qu'on croit Jean 9: 1-41
Jésus dit : je suis venu dans ce monde pour un jugement, pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles.
Cette histoire nous montre comment des aveugles qui ne sont pas forcément aussi pécheurs qu'on le croit, sont fait pécheurs par les bien-pensants en retrouvant la vue. Ou comment toutes nos notions sur le jugement et sur le salut changent, sont bouleversées, bousculées cul par-dessus tête.
Il nous faut reprendre cette histoire.
Jésus, c'est celui qui voit. Les premiers mots de ce passage nous le disent : Jésus, en passant, voit un homme qui, lui, ne voit pas depuis sa naissance. Nous sommes tout de suite installés au cœur du drame.
Les disciples, sans doute intrigués par l'attitude de Jésus, lui posent cette question : Qui a péché ? Pourquoi cet homme subit-il cette injustice, ce malheur, cette punition depuis sa naissance ? Est-ce que ce sont ses parents, ou est-ce que cette faute vient de lui-même ?
Jésus répond : Ce n'est pas une question de péché, ou en tout cas ça n'est pas que lui ou ses parents aient péché. Mais c'est pour que soient manifestées les œuvres de Dieu en lui-même.
Jésus renvoie les disciples à leur question, il les renvoie en leur disant : le malheur ou la maladie, ça n'est pas dû au péché des uns ou des autres, l'aveuglement de cet homme va servir à la manifestation de la justice de Dieu, l'œuvre de Dieu.
Jésus procède à la guérison, il crache par terre, fait de la boue avec sa salive, il l'applique... Nous connaissons tous l'histoire.
On connaît tous les bienfaits de l'argile et peut-être est-ce cela qui a procédé à la guérison ? Peut-être est-ce autre chose ? Ou peut-être, comme nous a habitué Jean l'évangéliste, faut-il voir là quelque chose de symbolique. Peu importe ! C'est sans doute tout à la fois. Toujours est-il que cet homme aveugle, voit. Et que cela étonne tout le monde. Et que cela va provoquer bien du bouleversement dans ce quartier de Jérusalem !
Ses voisins ne le reconnaissent pas. Comment se fait-il que cet homme qui a toujours été aveugle, se mette à voir ? Est-ce bien le même homme ? Ou est-il un autre ? Quelqu'un qui lui ressemble ?
Les pharisiens eux-mêmes se posent des questions : comment est-il possible que cet homme voit ? Cette guérison est une guérison impossible !
Jésus a transgressé le repos du sabbat. Il guérit l'homme et accomplit un travail de médecin. Il pétrit de la glaise, et fait de cette manière-là un travail de maçon. Comment est-il possible qu'une telle guérison puisse avoir lieu, quand elle est réalisée dans de telles conditions... dans le péché ?
Les gens sont divisés sur cette question, les pharisiens sont eux-mêmes divisés : comment cela est-il possible ? Et ils cherchent à obtenir des explications et des confirmations. Ils cherchent vraiment à savoir ce qui a bien pu se passer. Ils essayent de comprendre ce quelque chose qui bouleverse tellement leurs points de vue sur le monde, sur la justice de Dieu, sur son jugement. Ils interrogent les parents. Mais ceux-ci, dans cette histoire-là se défaussent sur leur fils. Ils n'ont pas envie d'avoir d'histoire avec la justice : qu'ils se débrouillent ! Débrouillez-vous avec lui, il est grand, majeur, il sera capable de vous répondre.
Les pharisiens rappellent une seconde fois l'homme guéri et entreprennent un interrogatoire serré.
L'homme répond d'une manière assez intelligente. Lui, ce qu'il comprend, c'est qu'il était aveugle et que maintenant il voit. Que cela soulève ensuite des questions biologiques, ce n'est pas son problème. Que les pharisiens s'arrangent avec leurs propres théologies ! Qu'ils s'arrangent avec cet homme qui a pratiqué la guérison ! Et l'aveugle guéri va même user de l'ironie, en insinuant que les pharisiens pourraient avoir le désir d'imiter cet homme, de devenir ses disciples.
Que ce soient les disciples, que ce soient les pharisiens ou que ce soient tous les personnages de cette histoire, tous ont une vision personnelle, intime, inébranlable, de ce qu'est la justice, de ce qu'est aussi le monde idéal dans lequel ils voudraient vivre.
Ce monde, c'est notre perception du royaume de Dieu, du paradis que l'on espère un jour voir établi sur la terre ; un monde dans lequel il n'y aurait plus de maladie, dans lequel il n'y aurait plus de mort, dans lequel il n'y aurait plus d'injustice, un monde qui serait en quelque sorte parfait ; et c'est bien à cela que les pharisiens aspirent. Ils cherchent, par l'application stricte de la loi à établir ce monde parfait. Ils appliquent la loi selon l'idée qu'ils se font du royaume.
Mais voilà ! Cela ne fonctionne pas exactement comme ils veulent. Lorsque Jésus rétablit un homme que tout, dans leur compréhension de la loi, désigne comme étant puni de Dieu d'une manière ou d'une autre, lorsque cet homme est miraculeusement rétabli, c'est tout un échafaudage théologique qui s'effondre. Et on peut comprendre que cela déstabilise beaucoup de gens. Les pharisiens d'abord, mais sans doute aussi les disciples qui accompagnent Jésus et qui restent bien silencieux dans la suite de ce texte.
Dans cette histoire, il est question de jugement. Les pharisiens ont leur propre vision de la justice. Jésus lui aussi affirme la sienne: je suis venu dans ce monde pour porter un jugement. Ce texte nous raconte comment ce jugement s'établit, comment ce jugement se fait. Le jugement dans l'évangile de Jean est une question de vue et d'aveuglement, c'est une question de manifestation de la lumière. Nous retrouvons cette idée dès le prologue de l'évangile de Jean : tout fut par lui, rien de ce qui fut fait ne fut sans lui ; lui, il était la vie et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l'ont pas comprise.
Toute l'histoire du salut est une histoire de ténèbres et de lumière. De vision et d'aveuglement. Cet homme aveugle qui retrouve la vue est en quelque sorte une parabole du jugement dernier. Il est celui qui est aveugle, qui finit par voir et qui au bout de cette histoire finira par croire. Les pharisiens qui pensent savoir et voir ce que Dieu veut, s'obstinent dans un aveuglement qui fera d'eux les pécheurs de cette histoire...
Mais autre chose encore... L'action de Jésus est de manifester l'injustice des hommes, et non pas de spéculer sur des fautes qui entraîneraient ou non la maladie. Elle met en lumière l'injustice d'une loi appliquée bêtement, d'une loi appliquée rigoureusement, d'une loi qui enferme les uns et les autres dans de fausses catégories, une loi qui jamais ne manifeste l'amour de Dieu et l'amour qui se porte vers les autres, parce qu'elle est appliquée à la lettre.
L'action de Jésus met en lumière que la misère humaine a comme principale cause la méchanceté et la bêtise. L'Évangile est un miroir sans défaut qui révèle l'homme tel qu'il est et non tel que celui-ci croit ou désire être. Dans cette façon de révéler l'injustice humaine, il y a vraiment un jugement sans appel porté par Dieu sur les hommes. Et c'est sans doute ce jugement là que les pharisiens de notre histoire ne supportent pas. Ils se rendent compte que si cet homme a véritablement été guéri par la grâce de Dieu, alors c'est tout leur édifice théologique et moral qui s'effondre.
Cette histoire est une histoire étonnement moderne, on pourrait la transposer à nos jours. L'idéologie communément admise nous répète inlassablement que si il y a des chômeurs dans ce monde, c'est qu'ils refusent de travailler, que si il y a des pauvres, c'est qu'ils ne sont pas capables de gagner de l'argent, que si il y a des exclus, c'est qu'ils l'ont bien voulu, que d'une certaine manière chacun n'a que ce qu'il mérite : en bien et en mal! La justice de Dieu met en lumière tout ce que ce discours a de pervers. Elle montre que si les riches s'enrichissent outrageusement, c'est à cause de l'injustice sociale, c'est à cause de la faute des hommes. C'est parce que certains n'hésitent pas à utiliser la loi pour s'en mettre plein les poches, et pour exclure. Le jugement de Dieu dévoile que si certains sont pauvres, exclus, chômeurs, malades, c'est bien souvent à cause de l'injustice des hommes et de leur méchanceté. Mais les hommes n'aiment pas qu'on le leur dise, il n'aiment pas qu'on leur renvoie cette image d'eux-mêmes.
Cette histoire nous montre que le jugement de Dieu pour le monde, est la mise en lumière de la méchanceté des hommes et de l'injustice que provoque cette méchanceté.
Nous sommes un peu comme les pharisiens de la fin de cette histoire qui disent à Jésus : et nous ?
Et nous, sommes-nous aussi aveugles ?
Jésus leur dit : si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché. Si vous aviez l'innocence de l'aveuglement, vous seriez sans péché. Mais vous, vous dites : nous voyons ! Pourtant vous avez tous les outils nécessaires pour comprendre.
Le "Nous voyons" pour les pharisiens, c'est "nous avons cette loi qui nous permet de décrypter le monde ".
Et si malgré cette loi vous êtes incapables de voir l'injustice de ce monde, alors votre péché demeure !
Amen !