
Prédications
Funambules sur le fil de la Parole. Actes 1/15-26 Jean 17/11-19
Au centre des deux textes que nous venons de lire, il y a Judas, celui des Douze qui est tombé. Que ce soit Pierre dans les Actes ou Jésus dans l'évangile de Jean, ils nous disent que Judas est tombé afin que s'accomplissent les Écritures. Comme s'il avait subi le poids d'une prédestination inéluctable. Cette idée nous est difficile à accepter car elle supprime tout libre arbitre.
Je ne pense pas que ce soit dans ce sens que Jésus a employé l'expression : " en sorte que l'Écriture soit accomplie ", et je ne suis pas sûr que lorsque Jean écrit son évangile, c'est à la prédestination qu'il pense.
Judas, dans la lecture qu'en fait Jean, semble plutôt être le reflet de l'histoire du salut.
Judas porte un nom lourd à endosser. Juda, c'est le nom de la tribu qui a donné le vocable " juif ", qui a donné le nom de " juif " au peuple d'Israël. Ce texte a d'ailleurs été souvent utilisé pour faire de Judas l'archétype, l'image même du peuple d'Israël qui n'a pas accepté l'Évangile, qui l'a rejeté et permis la mise à mort du Messie.
Ça n'est pas comme cela non plus qu'il faut entendre les choses.
Il y a effectivement douze tribus d'Israël et pour l'évangile de Jean, je pense qu'il faut comprendre que si une tribu a rejeté (pour un temps) le message de l'Évangile, c'est afin que les onze autres, elles, acceptent d'annoncer cet Évangile partout dans le monde. Et qu'un jour, peut-être à la fin des temps, les douze tribus d'Israël soient rassemblées dans le royaume de Dieu. Cela rejoint l'espérance du peuple d'Israël.
Il nous faut aborder ces textes d'un autre point de vue.
Les textes que nous venons de lire nous rappellent que le Saint Esprit parfois nous fait des pieds de nez. Surtout quand on cherche à le maîtriser.
Dans le livre des Actes nous voyons Pierre se lever pour faire un discours. Il est le chef de l'Église ou en tout cas se présente-t-il dans son discours comme cela. Il est le garant de cette institution qui est en train de naître. Et lorsque Luc écrit le livre des Actes, beaucoup d'eau ayant déjà coulé sous les ponts de cette Église naissante, on est à peu près sûr qu'il pense à l'Église et à son fonctionnement.
Et l'institution a horreur du vide. Pour Pierre, il est impensable que le Collège des apôtres reste incomplet et donc il propose à l'ensemble des disciples qui sont présents -120- de choisir un nouvel apôtre. Et pour cela, il définit des règles, des règles dont on peut penser qu'elles sont mises en place à ce moment précis de l'histoire de l'Église, des règles qui sont toujours en vigueur au sein de l'Église Universelle : pour être apôtre, il faut avoir vécu avec le Christ, avoir participé à son ministère terrestre, l'avoir suivi depuis son baptême jusqu'à la résurrection.
Pour toutes ces raisons, L'Église va se dépêcher de choisir un douzième apôtre, et pour se faire elle s'en remettra au sort. C'est Dieu qui doit choisir ! Le texte ne dit pas si l'instrument du sort était un dé ou des petits cailloux. On ne sait pas comment il a été procédé, sinon que cela s'est fait après une prière d'invocation. C'est le nom Matthias qui sort du chapeau, on ne saura rien d'autre. L'histoire par ailleurs s'empressera de renvoyer cet apôtre à son anonymat.
Je ne suis pas loin de penser que lorsque Luc nous rapporte cette histoire, il a derrière la tête un peu d'ironie. Et cette ironie concerne justement cette volonté de vouloir colmater toutes les brèches, coûte que coûte, et, un peu dans la précipitation, en cherchant à se couvrir derrière un choix divin.
Pour Luc il y a bien évidemment un douzième (ou treizième selon les comptages) apôtre. Et ce douzième apôtre n'est pas Matthias ; ce douzième apôtre n'est pas quelqu'un qui a suivi les règles du jeu édictées par l'Église primitive, édictées par Pierre. Ce n'est pas quelqu'un qui a vécu avec Jésus physiquement depuis le baptême jusqu'à la mort.
Cet apôtre occupera plus de la moitié du livre des Actes. C'est Paul.
Et c'est Paul, lui-même, qui se présentera comme apôtre, parce que témoin de la résurrection du Christ. Témoin, non pas physiquement, mais spirituellement, témoin par une conversion sur le chemin de Damas, par une rencontre personnelle avec le Christ ressuscité. Paul est un apôtre qui fera de cet événement-là, la rencontre avec le Christ mort et ressuscité, le centre de sa prédication.
Peut-être aussi, Luc, en écrivant cet évangile, se souvient-il un peu ironiquement que le jour de la mort et de la résurrection, il n'y avait pas beaucoup d'apôtres au pied de la croix et au tombeau. Et que si l'on avait voulu être logique avec la règle édictée par Pierre, il aurait mieux valu que ce douzième apôtre soit l'une de ces femmes qui ont accompagné Jésus toute sa vie, certaines depuis sa naissance, et qui ont été fidèles jusqu'au bout, jusqu'à lui donner une sépulture décente, au mépris des dangers.
Ainsi l'Évangile de ce jour relativise bien des choses. Il y a d'un côté cette institution, l'Église, qui ne peut pas supporter d'avoir un creux, qui ne peut pas supporter d'être bancale et qui va coûte que coûte, par tous les moyens, essayer de faire coller la réalité à la règle qu'elle s'est donnée.
Et il y a de l'autre côté, l'annonce de l'Évangile. Cette annonce de l'Évangile qui ne dépend pas des hommes mais de l'Esprit Saint qui souffle où il veut, quand il veut, et qui se choisit les apôtres qu'il veut, même parmi ceux qui ont un temps combattu l'Église et qui ne correspondent pas au moule.
Il faut être reconnaissant au Nouveau testament et au canon qui a été mis en place, d'avoir su conserver l'une et l'autre des traditions dans l'Église, comme si le corps du Christ, l'Église universelle, ne pouvait pas ne pas marcher sur deux pieds.
Car il faut bien qu'il y ait d'un côté l'institution, garante de stabilité, et de l'autre la mission source de vitalité. Il faut bien qu'il y ait des bases à partir desquelles on puisse construire. Mais aussi, il faut reconnaître, accueillir, entendre cette action du Saint Esprit parmi les hommes qui
se choisit les apôtres, qui
se choisit celles et ceux qui vont dans le monde annoncer la parole de Dieu.
Cette parole, elle est au cœur du texte de l'Évangile que nous avons lu. Elle est au cœur même de la prière de Jésus pour son Église, pour ses disciples. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde tandis que moi je vais à toi.
Bien conscient qu'il laisse son Église seule et qu'il l'abandonne à son sort, Jésus prie le Père pour lui envoyer l'Esprit Saint afin qu'elle soit aidée, afin qu'elle soit accompagnée dans ce ministère qui est difficile, celui de témoigner de l'Évangile dans un monde qui n'est pas prêt à l'accepter, sans s'enfermer dans une tour d'ivoire institutionnelle rassurante.
L'Église n'est pas du monde, parce que la parole n'est pas la parole du monde. Parce que l'Évangile n'est pas conforme à ce que pense le monde. Parce que l'Évangile interroge, remet en question. L'Évangile est un jugement. La parole de Dieu nous met nous-mêmes et met le monde en jugement, en crise (c'est le même mot en grec). Parce qu'elle appelle à regarder les choses, à regarder la création de Dieu, à regarder les hommes avec un autre regard, celui de l'amour de Dieu. Les disciples reçoivent cette parole et cette parole est difficile à annoncer dans un monde qui la rejette, dans un monde qui ne fonctionne pas selon, on pourrait dire, les valeurs de l'Évangile.
Jésus sait. Et Jésus envoie ses disciples dans le monde. Il ne demande pas à Dieu de les ôter du monde. Mais il demande de les garder en permanence du mal. De les garder debout sur ce fil tendu, ce fil qui est l'annonce de l'Évangile, qui est la proclamation, le témoignage de l'amour.
Jésus sait que les choses ne vont pas être faciles pour les disciples, ne vont pas être faciles pour cette Église qui aura à lutter, à lutter contre les forces du mal et parfois contre elle-même.
À l'époque où Jean écrit cet Évangile, à la fin du premier siècle de notre ère, l'Église subit une des persécutions les plus terribles qu'elle aura à subir tout au long de son histoire ; et il y aura beaucoup de dégâts, et sans doute beaucoup de dégâts collatéraux dans cette bataille pour la vérité. En particulier les persécutions vont faire apparaître de violentes oppositions entre ceux qui sont "allés au martyr" parfois dans une sorte de folie suicidaire, et ceux qui n'ont pas eu ce "courage" ou cette "folie".
Ce que l'histoire de l'Église nous rappelle, c'est que toujours, quoi qu'il arrive, l'Église clopinant sur ses deux pieds, entre une institution pas toujours à la hauteur et un Esprit Saint qui pousse les gens à annoncer l'Évangile, l'Église, tout au long de son histoire, toujours, toujours sera capable de témoigner ; de témoigner de cet amour que Dieu lui a donné en Jésus Christ et qu'il a montré sur la croix.
Aujourd'hui aussi on pourrait baisser un petit peu les bras face aux difficultés que nous rencontrons dans une société qui est de plus en plus difficile. Il nous faut entendre cette parole de l'Évangile de Jean nous dire que d'autres avant nous ont souffert pour l'annonce de l'Évangile et que l'Esprit Saint, toujours, a donné la force à cet Évangile pour se vivre dans le monde.
Amen