
Prédications
Seigneur, augmente-nous la foi ! Habacuc 1/2-3 et 2/2-4 Luc 17/5-10
Les disciples se tournent vers Jésus et demandent : " Augmente-nous la foi ".
C'est une demande qui nous semble bien légitime. En présence du Seigneur, cette question-là nous la posons nous aussi à Dieu tant la tâche du croyant semble difficile, tant parfois nous semblons en panne devant ce monde, et tant nous sommes comme ce prophète Habacuc qui se désespère devant le monde qui va à vau-l'eau.
Dieu a beau lui répondre " ma promesse se réalisera ", nous avons l'impression que le prophète n'arrive pas à croire, à faire confiance.
À ce niveau de l'évangile de Luc, nous pouvons comprendre la demande des disciples. Les paroles que nous avons lues les dimanches précédents sont des paroles parfois difficiles, dures pour des croyants. Et le début du chapitre 17 en remet une couche, Jésus dit à ses disciples :
" C'est inévitable qu'il y ait des causes de chute, mais malheur à celui par qui la chute arrive, il vaudrait mieux qu'on lui attache au cou une meule de moulin et qu'on le jette à la mer. Tenez vous sur vos gardes ! "
Oui, la demande des apôtres à Jésus est légitime. Et pourtant, la réponse de Jésus semble totalement décalée, elle semble extraordinaire, comme s'il n'avait pas compris la question. On y voit que Jésus a le chic de répondre à côté des questions qu'on lui pose. A moins que la réponse qu'il donne à nos questions mette en relief l'inadéquation, voire peut-être la bêtise de nos questions :
" Si vraiment vous aviez de la foi, gros comme un grain de moutarde, vous diriez à ce sycomore : déracine-toi et va te planter dans la mer ! Et le sycomore vous obéirait. "
De la foi gros comme un grain de moutarde ! Dans la bible, le grain de moutarde c'est la plus petite des graines potagères que l'on connaisse, que l'époque connaît. Et le sycomore est l'un des plus gros arbres qui existent en Palestine. Il y a une disproportion entre les deux.
Et Jésus renvoie aux disciples leur propre image de la foi.
La foi que les disciples appellent de leurs vœux est une foi miraculeuse, une foi magique. C'est une foi qui justement doit permettre de faire des miracles tel que déraciner un sycomore pour qu'il aille se planter dans la mer. C'est une foi qui doit permettre de faire l'impossible, une foi qui doit permettre de faire des choses extraordinaires face au monde.
Jésus continue sa réponse en racontant une histoire. Celle-ci est éclairante :
" Lequel d'entre vous s'il a un serviteur qui laboure et qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs " Va donc te mettre à table ! " Est-ce qu'il ne lui dira pas plutôt " prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir le temps que je mange et que je boive. Après, tu mangeras, tu boiras à ton tour ! "
Lorsque les disciples disent à Jésus "augmente-nous la foi", ils veulent sortir, sortir de ce quotidien, sortir de ce quelconque, sortir d'une certaine manière du vulgaire.
La réponse de Jésus est sans appel : quand vous cherchez à fuir votre travail de disciple, votre travail banal et quotidien, vous devenez des serviteurs quelconques, vulgaires, inutiles.
Jésus replace les disciples, nous replace, non pas dans l'extraordinaire et le miraculeux, mais dans le quotidien de leur travail. Le quotidien de leur foi, le quotidien de leur vie de croyant. En fait, la vocation des disciples, leur " travail ", ne relève pas du miraculeux ; ou plutôt, le miracle c'est le quotidien. Le miracle de la foi, ce n'est pas de fuir dans le miraculeux d'une foi extraordinaire. Le miracle de la foi, c'est le quotidien de notre travail, le quotidien de notre service dans l'Église et dans le monde. Le miracle de la foi, c'est d'être présent, d'être présent aujourd'hui au culte malgré tout ce qui pourrait nous en éloigner ; le miracle de la foi, c'est être constamment prêt au service de l'Évangile ; être des serviteurs toujours prêts à servir le maître, des serviteurs toujours prêts à servir l'annonce de l'Évangile.
Jésus ici nous replace dans la réalité de ce monde, il nous place devant notre responsabilité de femmes et d'hommes. C'est une rupture totale avec la vision, ou plutôt le désir, qu'ont les disciples de leur travail d'apôtres.
Je vous disais avant de faire les lectures qu'il y a un lien possible à faire entre ce texte et la fête des récoltes que nous sommes supposés célébrer aujourd'hui.
La fête des récoltes est une fête qui nous renvoie à une vision ancestrale et miraculeuse du monde. Elle nous renvoie à un temps où les sciences n'avaient pas encore "désenchanté" le monde. Elle rappelle qu'à l'origine, la survie de l'homme relevait du miracle. Miracle renouvelé, saisons après saisons, années après années, des cycles de la nature et de la bénédiction des récoltes qui éloignent pour un temps le spectre de la famine. Miracle que les hommes appellent de leurs prières et que Dieu accomplit. Nous étions dans le règne du magique, dans le règne du miracle de Dieu. Aujourd'hui, la nature a perdu son côté miraculeux, l'homme est presque totalement capable de la maîtriser, ou du moins l'imagine-t-il. Et pourtant la perpétuation de cette fête des récoltes pourrait faire croire que l'homme hésite à quitter sa vision magique du monde.
" Augmente-nous la foi "
Cette demande des disciples nous la faisons nous aussi à notre tour, avec le même désir que les disciples.
Aujourd'hui encore, l'Évangile nous replace dans le monde en nous demandant de nous éloigner, de nous distancer, de nous séparer de cette image miraculeuse du monde. Il nous dit : Si vous avez vraiment de la foi gros comme une graine de moutarde, alors rien n'est impossible, car rien n'est impossible à celui qui veut agir dans le monde au service du Seigneur. Il suffit de regarder autour de nous pour s'en rendre compte. Les hommes et les femmes de foi et de conviction peuvent déplacer des montagnes. Bien sûr les sycomores à déraciner sont nombreux et imposants. La tâche confiée aux serviteurs peut provoquer la crainte et la fuite vers le merveilleux.
Aussi, répondant à la question un peu désespérée des apôtres, l'Évangile en nous remettant à notre juste place nous redonne de l'espoir car il dit : Allez-y, soyez des serviteurs fidèles et les choses bougeront !
L'Évangile en fin de compte nous invite à faire cette demande à Dieu : " Augmente-nous la foi " comme la demande d'un surcroît de force et de courage pour accomplir la mission qui nous est confiée.
Amen