Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Arcabas : le possédé de Gérasa

Prédications





La vraie guérison n'est pas celle qu'on croit !   Lévitique 13.1-2, 45-46 Marc 1/40-45

Le miracle que nous venons de lire est un récit significatif à plus d'un titre. Et c'est vraisemblablement pour cela que Marc l'a placé à ce moment-là de son évangile, au début du ministère de Jésus. Pour bien comprendre, il faut se souvenir de ce texte du Lévitique que nous avons lu : la lèpre est pour le peuple d'Israël, un des tabous les plus violents, les plus forts, avec celui du sang. Elle est la maladie, celle qui exclut définitivement. Les lépreux, c'est à dire toutes les personnes qui ont des maladies de peau, c'est comme cela qu'il faut entendre les choses, les lépreux sont chassés de la communauté humaine. À Jérusalem, ils sont chassés dans la géhenne, cette vallée qui sert aussi de dépotoir. Ils sont les rebuts absolus. Personne ne peut les approcher, personne ne peut les toucher. Ils sont chassés de la communauté humaine, ils ne sont même pas considérés comme des animaux. La mort par lapidation punit celui qui transgresse ce tabou.

Il faut comprendre ce qui se passe dans cette histoire. Un homme atteint de cette maladie transgresse toutes les règles de la loi de Moïse pour s'approcher de Jésus. Jésus est son ultime recours, le dernier espoir qui le rattache à la vie. Dans un sursaut il franchit la distance de "sécurité rituelle" qui le sépare de Jésus. Se faisant il est passible de mort par lapidation. Au regard de la loi c'est un véritable suicide. Pourtant par cette transgression, il gagne la vie... et sa réinsertion dans la communauté des hommes.

Certains manuscrits rapportent, au verset 21, la colère de Jésus. On ne sait pas très bien. Les copistes, ceux qui ont transcrit l'évangile de Marc, ont hésité. Certains ont corrigé le texte et ça a donné lieu comme cela à plusieurs versions de ce passage de l'Évangile. Il y a la version dure, celle que je vous ai lue : " en colère, Jésus tendit la main ", ou la version plus... plus conforme à l'image que l'on se fait de Jésus : " pris de pitié, Jésus étendit la main ". Mais il est vraisemblable que la version dure soit la plus juste. D'abord, parce que c'est la "leçon" la plus difficile à entendre. Et puis parce que les faits sont plutôt attestés par des manuscrits très anciens.

Il faut donc entendre que Jésus est pris de colère.
Pourquoi ? On peut dégager, trois raisons possibles et distinctes.
On peut penser avec quelque raison que Jésus est surpris et choqué par l'outrecuidance de cet homme qui, s'approchant de lui, va lui transmettre par simple contact une impureté rituelle majeure. Impureté dont il faut se débarrasser par un travail énorme. Il faut aller voir les prêtres pour leur faire constater qu'on n'est pas malade, et il faut accomplir tout un rituel de purification durant lequel il n'y a plus de relation sociale possible.

Est-ce pour cela que Jésus se met en colère ?

On peut penser aussi, et cette deuxième solution nous donne une image de Jésus plus conforme à celle que nous présentent les évangiles, qu'il ne peut pas supporter la situation de ces hommes et de ces femmes qui sont totalement rejetés de la société. Exclus à cause de la maladie et de règles religieuses insupportables.

Il peut y avoir une troisième raison de la colère.
Cet homme vient s'approcher de Jésus et lui demande de faire acte de thaumaturge, de magicien. Il lui demande d'effacer sa maladie par un simple coup de baguette magique, par une parole, un geste. Et Jésus sait qu'il ne peut pas agir ainsi. Il ne veut pas que l'on se trompe sur la nature de son ministère. Il sait qu'il ne peut pas effacer toutes les maladies du monde, d'une simple parole. On ne peut pas ; on ne doit pas réduire Dieu au simple rôle de démiurge, guérisseur magique de toutes les imperfections de la nature. Si Dieu était tel, la création n'aurait jamais cessé d'être le paradis des origines, et il n'y aurait pas de lépreux.
Jésus sait très bien que s'il guérit cet homme, il ne guérira pas tous les hommes de la même manière. La lèpre ne va pas s'arrêter là. On a l'impression que Jésus ici d'une certaine manière est pris dans une sorte de piège. Un piège qu'il refuse. Et pourtant... Pourtant Jésus va exaucer cet homme, il dépasse même sa demande puisqu'il étend la main et le touche. Et il lui dit : " Je le veux, sois purifié ". Par ce geste il devient lui même impur.

En fait, au-delà même de la maladie c'est le rétablissement de cet homme dans sa nature humaine, qui est important. Ce que Jésus souhaite, c'est qu'il soit re-intégré dans la communauté des hommes. On pourrait entendre la parole de Jésus ainsi : " Je le veux, sois regardé comme pur ".
Cela donne effectivement l'éclairage pour la lecture de ce texte. La colère de Jésus, il faut la comprendre d'abord comme une colère contre l'exclusion, une colère contre cette faculté des hommes à mettre dehors tous ceux qui déplaisent, tous ceux qui ne sont pas pareils, tous ceux qui dérangent.

Dans cette perspective La lèpre alors peut avoir de multiples formes.
Elle a pris la forme du racisme.
Elle a pris la forme du sexisme.
Elle a pris la forme de toutes ces théories qui veulent classifier le monde afin d'exclure les uns au profit des autres.
Il n'y a pas de malédiction divine derrière la maladie. Nous le savons maintenant, la lèpre est l'une des maladies qui se guérit le mieux, si tant est qu'on la soigne suffisamment tôt. Elle a été même pratiquement éradiquée, en tout cas dans nos pays occidentaux. Et ce n'est que dans les pays les plus pauvres, là où les personnes ne peuvent pas avoir accès aux soins, que la maladie sévit encore. Ça n'est plus une maladie aussi terrible. Et pourtant, dans l'imaginaire, la lèpre est toujours une maladie qui exclut absolument, comme beaucoup d'autres choses dans notre monde. Jésus guérit cet homme, il enlève de cet homme tous les signes extérieurs de son exclusion. Et il demande à cet homme d'aller voir les prêtres pour qu'il accomplisse ce que la loi de Moïse a prescrit.

On pourrait s'étonner, cet homme a transgressé la loi puisqu'il s'est approché de Jésus. Jésus a transgressé la loi, absolument, puisqu'il a touché cet homme. Normalement, s'il voulait accomplir et faire accomplir la Loi dans toute sa rigueur, Jésus aurait dû aussi aller chez les prêtres pour faire constater son absence de maladie et sa pureté. Il ne le fait pas. Il envoie cet homme vers les prêtres en disant : ils auront là un témoignage, ils auront là une preuve, ils auront là une pièce à conviction.

Marc enfonce le clou. Pour lui, il est évident que ce geste de Jésus et cette guérison sont un signe absolu de la venue du royaume de Dieu. Quelque chose a complètement changé. Jésus annonce l'Évangile mais non pas un Évangile qui exclut, non pas une nouvelle loi, ni une application stricte de la loi de Moîse. Il annonce un Évangile qui montre l'amour de Dieu pour tous les hommes. Et surtout son refus de toute exclusion.

Mais il ne faut pas oublier les autres raisons possibles de la colère de Jésus. Elles forment en fait un tout. Jésus est choqué par la "violence" du geste initial du lépreux, cette sorte de "transgression suicide" provoquée par le tabou absolu de la pureté.
Le tabou n'existe que s'il est communément admis par tous. Il est un fait accepté par la majorité silencieuse et consentante. Le lépreux lui-même ne met pas en cause le tabou, il veut juste changer de camp. Et pour cela il est prêt à tout, même à défier la mort. On pourrait même parier qu'une fois guéri, il ne sera pas le dernier à jeter des pierres aux lépreux pour qu'ils ne s'approchent pas trop et ne le fassent à nouveau basculer du mauvais côté.
Au regard de l'Évangile cet homme n'a rien compris. Il ne perçoit pas l'irruption du royaume. La preuve en est qu'il prend Jésus pour un magicien guérisseur.
Et pourtant Jésus va lui témoigner de l'amour de Dieu et le guérir, pièce à conviction pour les prêtres, et véritable libération pour cet homme.

Cet Évangile nous est adressé à nous aussi, aujourd'hui. Sommes-nous capable de percevoir le royaume parmi nous ? Nous occupons parfois la place du lépreux qui s'approche de Dieu avec ce sentiment d'exclusion, avec ce sentiment de ne pas faire partie du monde, d'être rejeté par la communauté des hommes qui supportent de plus en plus mal la présence des croyants en leurs milieux. Nous pouvons aussi nous placer du côté des prêtres, ceux qui veulent alourdir la loi, ceux qui prônent la pureté pour tous et qui de ce fait, excluent. Dans les deux cas nous renforçons alors les séparations, les tabous qui excluent et masquent la présence du royaume.

Nous sommes invités à ouvrir notre regard pour découvrir que l'exclusion, quelle qu'elle soit, est une malédiction que Dieu refuse, une malédiction créée par les hommes.

L'homme ne va pas chez les prêtres. Mais libéré de sa maladie, libéré de son exclusion, il ne pense qu'à une chose. C'est retrouver la communauté des hommes, retrouver celles et ceux dont il a été séparé si longtemps, pour proclamer la Bonne Nouvelle qui s'est appliquée à lui (peut-être même malgré lui). Et il le fait sans doute avec véhémence puisque d'après le texte Jésus ne pouvait plus entrer dans une ville sans être assailli de toutes parts.
Oui. L'Évangile est une Bonne Nouvelle qui pousse celles et ceux qui sont exclus, à rejoindre le monde en dépassant les causes même de leur exclusion. Les différences, la maladie, les convictions... ne sont plus des frontières infranchissables et exclusives, mais des lieux de rencontre et de partage de l'amour de Dieu.
Amen
Jacques Morel Prédications Prédications 2009
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