
Prédications
Lève-toi, prends tes frusques et va ta vie ! Marc 2/1-12
Deuxième miracle de l'évangile de Marc. Et c'est sans doute un des plus importants de cet évangile. Nous le connaissons tous parce qu'il est aussi un des plus folkloriques, un des plus faciles à s'imaginer dans son déroulement. Depuis l'école du dimanche nous nous souvenons de ces hommes qui montent sur le toit pour éviter la foule et qui ouvrent le toit afin de descendre le paralytique devant Jésus. Récit tellement folklorique et tellement connu que bien souvent on n'arrive pas à en percevoir le sens profond.
C'est un miracle important, sans doute le plus important de l'évangile de Marc. Mais il ne se situe pas du tout là où on l'imagine. Pour le comprendre il faut reprendre le cours du récit.
Jésus, fidèle à l'objectif de son ministère, proclame l'Évangile. Il le fait à la maison, vraisemblablement à la maison de Simon Pierre à Capharnaûm, cette maison qui est peut-être la première église du christianisme. Il a l'habitude de se retrouver là et dans l'évangile de Marc, bien souvent il y sera. Il est donc dans la maison et la maison ne peut pas recevoir toute la foule qui s'agglutine à la porte.
Pourquoi la foule est-elle là ? Marc ne le dit pas, mais on peut se poser la question. De la même manière que l'on peut se demander pourquoi la foule est étonnée à la fin du récit : " Nous n'avons jamais rien vu de pareil. ".
On peut supposer que cette foule est là pour voir des miracles. Peut-être aussi pour en bénéficier. Mais avant d'avoir droit au miracle il faut entendre le sermon de Jésus. Et il est probable que cette foule écoute le sermon avec attention. Peut-être même acquiesce-t-elle à cette prédication, à ce message si nouveau, si différent de ce qu'elle entend toujours. Ce message annonce l'amour de Dieu pour tous les hommes, et invite les hommes à partager cet amour.
Mais voilà, peut-être les gens sont-ils pris par le discours qu'ils entendent. Ou bien peut-être simplement ne comprennent-ils pas qu'ils ont là l'occasion de mettre en œuvre cette prédication.
Le paralytique ne peut pas rentrer. La foule est tellement compacte et il n'y en n'a pas un seul qui lui laisse le passage. Il est à l'extérieur. Cela dit, à Jérusalem au temple, les estropiés, les paralytiques, les lépreux bien évidemment, les aveugles, tous ceux là, n'ont pas le droit d'entrer dans le temple. Et il n'y a donc rien d'autre dans cette scène que l'habitude. Tout de même, remarquons et Marc le souligne lui aussi, qu'il faut vraiment de la persévérance, il faut de la foi aux amis de cet homme pour permettre au paralytique d'accéder jusqu'à Jésus et obtenir ce qu'il demande. On passe sur l'image du trou dans le toit, cela est simple, les constructions de l'époque sont faites de torchis, on peut ouvrir assez facilement. Peut-être Jésus reçoit-il même quelques gravats au passage, mais cela ne semble pas importer.
Le paralytique descend au bout de ces cordes, sur son grabat. Et on a l'impression que Jésus ne prête pas énormément attention à lui. Quand on lit, on a l'impression qu'il se retourne presque par inadvertance devant cette intrusion, et il annonce " mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ".
On peut supposer que pour ce paralytique, ce n'était pas exactement la réponse qu'il attendait. Certains commentateurs disent " ça lui fait une belle jambe ", et pour l'occasion c'est bien cela qu'il faut penser. Pardonner, oui, mais c'est pas ça qui va me faire marcher !
Les scribes qui sont là assis, ne l'entendent pas exactement de cette oreille. Pour eux la parole que Jésus vient de prononcer est une parole hautement scandaleuse, blasphématoire. Ils sont bien au fait de la législation, ils connaissent tout de la loi qui régit le culte, la religion. Et ils savent bien que pour le pardon des péchés, la loi est stricte là-dessus. C'est au temple que cela se passe nécessairement ; et ça se passe après un sacrifice, principalement le jour du grand pardon, le jour du Yom Kippour. C'est le grand prêtre qui préside à cette cérémonie du pardon ; et il y a un sacrifice ; on pourrait presque même dire un double sacrifice : deux boucs sont utilisés pour cela, l'un qui est sacrifié sur l'autel, l'autre qui est porteur des péchés et chassé dans la géhenne. Pour que le pardon puisse avoir lieu, tous les éléments du culte doivent être rassemblés ; il faut qu'il y ait le temple, il faut qu'il y ait le grand prêtre, et il faut qu'il y ait le sacrifié. Et que toutes ces choses soient réalisées en bon ordre, selon une liturgie très précise. Et ce pardon ne vient qu'après une semaine de deuil, une semaine où le peuple doit réfléchir, en profondeur, sur ses fautes, sur sa condition de pécheur face à Dieu. Oui, selon l'application stricte de la loi, on peut le dire, il y a quelque chose de blasphématoire dans la parole de Jésus qui pardonne aussi naturellement. Et pourtant...
Et pourtant Jésus va aller jusqu'au bout. Il reprend les scribes, il connaît leurs pensées, il sait leurs réactions, il les connaît, j'allais dire, presque par cœur : pourquoi tenez-vous ces raisonnements dans vos cœurs ? Qu'y a-t-il de plus facile de dire au paralysé : tes péchés te sont pardonnés ? Ou bien lui dire : lève-toi, prends ton brancard et marche ?
Pour un scribe faire marcher un paralytique via un miracle est envisageable ; et l'on peut s'imaginer qu'à l'époque de Jésus déjà, les miracles de ce genre étaient une réalité admise comme aujourd'hui, mais il est absolument impossible de dire à quelqu'un " tes péchés te sont pardonnés ".
Lorsque l'on visite des églises de pèlerinage il n'est pas inhabituel de voir en ex voto des béquilles prouvant ainsi que ce genre de miracles a, même aujourd'hui, encore lieu. Et on connaît tous l'engouement pour ces lieux de pélerinage comme Lourdes ou d'autres.
Qu'est ce qui est plus difficile ? Dans la pensée contemporaine de Jésus, la maladie, l'infirmité, sont souvent liées aux péchés des hommes. Et ainsi la guérison de cet homme, quel que soit le moyen par lequel elle arrive, est le signe visible que les péchés ont bien été pardonnés pour lui, ou en tout cas que les péchés n'ont plus d'effet sur son corps. Jésus dans cette histoire-là, réalise en fait deux miracles : il y a la guérison visible - mais ce n'est pas pour cela qu'il est venu - et la manifestation par Jésus que le pardon ne dépend pas de l'observance stricte d'un culte.
On a bien vu dans les textes qui précédaient, qu'il est plutôt agacé lorsque l'on vient le harceler pour lui demander un acte de magie. D'ailleurs dans la réponse qu'il donne au début à l'homme paralytique, peut-être y décèle-t-on un peu de cet agacement : Je ne suis pas celui que tu crois, je ne suis pas venu pour faire de la magie, je suis venu pour tout autre chose. Et ce tout autre chose, c'est l'annonce de l'Évangile. Oui, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre, il dit au paralytique : je te le dis, lève-toi, prends ton brancard et va dans ta maison. Dans ce récit là, nous avons le cœur même du message de l'Évangile : l'annonce du pardon.
D'une phrase, Jésus balaye tout un pan de la théologie d'Israël. Il remet à sa juste place le culte au temple.
Pour le Nouveau testament, Jésus est considéré comme le grand prêtre. Cette idée est développée particulièrement dans l'Épître aux Hébreux, il est le grand prêtre, celui qui remplace les autres. Mais nous le savons aussi par l'évangile de Jean, Jésus est aussi l'agneau qui enlève le péché du monde. Les évangélistes rapportent aussi ces paroles de Jésus : détruisez ce temple et en trois jours il sera relevé.
Jésus est considéré comme le temple véritable. Ainsi la loi de Moïse est entièrement accomplie, accomplie dans sa plénitude car il y a ici plus qu'un simple rituel. Il y a le résumé de tous les rituels : Le Fils de l'homme (Temple, prêtre, et victime) a autorité pour pardonner les péchés.
Alors on pourrait s'étendre longtemps sur ce récit. Qu'est-ce qu'il entend, qu'est-ce qu'il entend par " le Fils de l'homme " ? Est-ce qu'il applique ce terme à lui seul ? Ou est-ce qu'il l'étend à tous ceux qui ont mis leur confiance en Dieu, à tous ceux qui ont reçu de Dieu la mission d'annoncer l'Évangile, c'est-à-dire l'Église toute entière ? Qu'est-ce que pardonner les péchés ?
Est-ce que c'est simplement un rituel de propitiation qui s'accomplit à temps réguliers selon une simple liturgie et qui permet sans trop d'efforts d'échapper à une culpabilité malsaine ? Ou est-ce bien autre chose ?
Pour nous c'est la proclamation de cet Évangile, la proclamation de l'amour de Dieu pour tous les hommes.
L'homme se leva, il prit son brancard et il partit. Il faut remarquer que cet homme-là, contrairement au lépreux dont nous avons lu l'histoire dimanche dernier, ne dit pas un mot. Il ne prononce pas une parole, il ne fait pas de vague, il ne fait pas de bruit. On peut imaginer l'assemblée silencieuse qui laisse passer cet homme, qui le laisse sortir alors qu'elle lui a interdit d'entrer dans la maison.
Cet homme s'en va ; il a reçu une double guérison, la guérison du corps et le pardon des péchés.
Oui, nous aussi comme la foule nous pouvons dire " nous n'avons jamais rien vu de pareil ". Mais qu'est-ce qui est le plus extraordinaire ? Guérir miraculeusement d'une paralysie, d'un mal de dos ? Ou pouvoir recevoir comme cet homme cette parole de l'Évangile ?
Dieu nous aime tant qu'il nous pardonne et qu'il nous permet de nous relever, de prendre nos frusques, et d'aller. Il n'accable pas l'homme mais lui donne une autre chance. Ce pardon est totalement gratuit. Rien n'est demandé à cet homme. Rien ! Ça n'est même pas sur le témoignage de sa foi que ce pardon lui a été donné. C'est sur la foi de ceux qui l'ont accompagné, qui l'ont porté jusque là. Et il s'en va sans qu'on lui demande rien, et on ne sait pas ce qu'il est devenu par la suite. Le pardon de Dieu est quelque chose d'absolument gratuit. C'est quelque chose qui est offert sans que l'on ait à accomplir des rites préalables. C'est quelque chose qui nous est offert sans contrepartie. Dieu en Jésus Christ nous laisse aller, vivre notre vie nouvelle de pardonné-e, il nous laisse aller comme cela sans qu'il n'y ait rien d'autre à faire, sans contrat à signer.
Oui, cette petite histoire que je qualifiais de folklorique au début, nous apporte un message bien plus profond. Elle nous apporte tout l'Évangile.
Alors comme nous l'avons dit dans la prière tout à l'heure, où est-ce que nous nous situons ? Est-ce que nous sommes cette foule ? Cette foule qui entend la prédication de l'Évangile et qui ne se rend pas compte qu'il y a des gens empêchés d'entrer pour entendre, empêchés d'accéder à cette parole qui libère ? Sommes-nous comme ce paralytique qui ne vient chercher qu'une libération du corps mais qui malgré tout recevra en plus le pardon des péchés ? Sommes-nous comme ces porteurs dont la foi va jusqu'à faire des prouesses pour apporter la misère du monde aux pieds de Dieu ? Ou encore ces scribes avides de contrôler la grâce de Dieu par des rituels intangibles et incompréhensibles ? Cette question, nous est posée. À nous de savoir comment nous allons nous situer, individuellement, et en Église.
Je pense que nous sommes tous fils de Dieu, filles et fils de Dieu, filles et fils de l'homme, et que nous avons reçu de la part du Christ, autorité pour annoncer le pardon et le relèvement de ceux qui souffrent. Ce pardon nous ne pouvons pas le garder par devers nous, nous avons à le partager au monde.
Amen