Prédications
Qu'est-ce qu'un homme qui garde pour lui seul ce qu'il ne peut consommer seul ? Luc 12/13-21
En lisant ce passage de Luc, on pourrait se demander de premier abord où Jésus veut en venir.
Il y a deux histoires dans ce texte. Tout d'abord il y a ce récit bien humain de deux frères qui se disputent pour une histoire de gros sous, pour une affaire d'héritage. Et comme bien souvent dans ce genre d'affaire, les parties prennent à témoin des personnes dont l'autorité est irréfutable pour faire valoir leur bon droit. À l'époque il était d'usage pour les rabbins qui sont considérés comme des maîtres de la loi, des maîtres de la parole de Dieu, de résoudre les conflits entre les personnes et de jouer d'une certaine manière le rôle de juge de paix. Et c'est donc légitimement et en toute bonne foi certainement que cet homme interpelle Jésus pour qu'il soit juge dans le partage d'un héritage. En effet, le partage d'un héritage se trouve réglementé dans la loi de Moïse et on sait comment ces choses-là doivent se passer.
Et pourtant Jésus renvoie cet homme avec une violence non dissimulée et raconte une parabole, une histoire. Une histoire dont on a du mal à saisir du premier coup le lien avec la question posée. Une histoire de plein et de vide. Comment faire le lien entre les deux, comment voir la relation entre un homme qui veut qu'on lui rende justice et un autre qui se demande comment jouir du fruit de son labeur ?
Ici un homme essaye de s'approprier l'autorité de Jésus pour régler un différend avec son frère. Le texte ne nous dit pas que la cause de cet homme est injuste. Cet homme pense que Jésus est venu établir la justice sur la terre et il désire que ce dernier use de son autorité, de son pouvoir, pour amener un partage plus équitable des biens. Il veut que Jésus accuse et condamne son propre frère. Et pour cela il prie Jésus d'intervenir, d'agir. Mais Jésus s'y refuse, il refuse de se laisser annexer, même par la justice, même pour la justice. Il refuse d'utiliser son autorité de maître, il refuse d'utiliser son autorité de fils de Dieu, de messie, pour faire régner plus de justice parmi les hommes.
Bien au contraire il va renvoyer ces deux hommes dos-à-dos et il va les sermonner, les engueuler puisque le "insensé ! " adressé à l'homme riche de la parabole qui suit, s'adresse à ces deux hommes et à travers eux, à tous les hommes. On peut imaginer la déception de l'homme. Mettons nous à sa place !
En fait Jésus nous dit ici quelques vérités premières sur la prière. Sur notre prière. La prière n'est pas faite en premier lieu pour amener notre bien-être personnel. La prière n'est pas faite pour remplir notre compte en banque. La prière n'est pas faite pour un usage personnel et égoïste, même s'il est parfois justifié de prier pour soi-même.
Il faut comprendre que si Jésus était venu pour établir plus de justice sur la terre, il n'aurait été qu'un moraliste de plus comme il y en avait des centaines déjà à son époque et combien plus encore après. Sa mission n'aurait été qu'une mission de jugement humain et de condamnation. Jésus refuse d'être ce genre de juge car au bout du compte, même ceux qui ont raison de demander justice finiraient par être condamnés. Jésus n'est certainement pas opposé à la justice, il n'est pas du côté des escrocs, il ne nous demande pas non plus d'être indifférent à la justice. Jésus renvoie cet homme devant les juges pour qui rendre la justice est le métier. Il renvoie cet homme devant les hommes pour qu'ils sachent faire règner la justice.
D'une certaine manière, Jésus dans ce texte profane la justice ou laïcise la justice en disant qu'elle n'est pas une affaire de Dieu. Il est venu pour autre chose. Il est venu pour nous libérer de nous-mêmes, pour nous libérer de nos égoïsmes et de notre petit égocentrisme et ainsi établir de nouvelles lois.
Au fond, l'existence dont rêvait cet homme faisait de lui un sac. Et il est vrai qu'un sac vide n'est pas grand chose. Mais un sac trop plein et éclaté n'est plus rien du tout ! Vient alors, pour expliquer son propos, une petite leçon du libéralisme. Elle prend la forme d'une parabole.
La parabole ne dit pas : Un important propriétaire terrien réalise des bénéfices considérables, se livre à une opération de restructuration immobilière complète, mais tombe foudroyé par un infarctus avant d'avoir mené à bien son projet. La parabole dit : Qu'est-ce qu'un homme qui garde pour lui seul ce qu'il ne peut consommer seul ? Un insensé qui croit posséder les années et les biens alors qu'il n'est pas propriétaire de sa propre vie : cette nuit ta vie t'est redemandée...
Il n'est rien arrivé d'extraordinaire. Mais tout est bouleversé. Où ? Pas dans la société, certes, mais dans les images. Or les sociétés se nourrissent d'images et de rêves. Et cette histoire est celle d'un rêve. Un rêve de riche, qui prend toute la place dans la parabole comme dans la vie courante où les images des riches s'étalent aux yeux de tous bien plus largement que la réalité de Dieu. Jésus renvoie l'homme à sa propre image, à son propre rêve, à son rêve de posséder, à son rêve d'avoir toujours plus. Aujourd'hui comme à l'époque de Jésus, rares sont les lecteurs de Luc qui peuvent se comparer à cet homme riche dont les biens dépassent tout ce que les rêves peuvent imaginer. Et pourtant cette parabole est une parole importante pour aujourd'hui.
Cette parabole est d'une vraie actualité dans sa contestation d'une société qui donne comme objectif principal, la consommation de biens en permanence. On a envie de comparer cet homme riche à tous ces grands capitalistes de notre monde. C'est une chose assez facile et la comparaison serait possible. Même si aujourd'hui il est de bon ton, il est même de règle, de redistribuer une partie de ses richesses en faisant de l'entraide, en faisant du mécénat, du travail social. L'accumulation est une priorité de ce monde.
Ce qui est contesté dans cette parabole, c'est ce désir des hommes d'accumuler. Que ce soit pour récupérer un héritage ou que ce soit pour s'enrichir plus. D'une certaine manière cette parabole conteste " travailler plus pour gagner plus ", pour reprendre un slogan politique actuel. L'objectif de l'homme sur la terre, n'est pas de gagner plus. Ce texte nous renvoie au passage lu ce jour de l'Ecclésiaste : vanité des vanités ; tel homme a travaillé avec sagesse, avec science, avec succès, et il laisse le produit de son travail à un homme qui n'a rien fait pour le recevoir, qui ne s'en est pas occupé.
Ces textes nous invitent à reprendre pied sur terre : Reprenez conscience de la réalité de votre vie, de l'objectif de votre vie, de l'objectif de votre travail. À cet homme qui se dispute avec son frère, Jésus semble dire : Est ce qu'il est vraiment nécessaire de se disputer, de se battre pour un héritage ? À l'homme riche, il semble dire : Est-ce qu'il est nécessaire d'oublier tous ceux à qui tu dois aussi ta richesse, tous ceux qui t'entourent, pour ne penser qu'à remplir ton ventre et tes greniers ? À quoi cela sert-il d'amasser de la richesse ? À quoi cela sert-il de courir après un improbable et égoïste bonheur ? À quoi cela sert-il de ne vivre que pour soi-même ?
L'Ecclésiaste renvoie justement à Dieu : toute richesse nous vient de Dieu et nous devons rendre à Dieu la gloire et la justice.
D'une certaine manière cette parabole nous renvoie quelque part à ce proverbe indien : Nous ne possédons pas la terre, nous ne l'avons pas en héritage, nous l'empruntons à nos enfants.
Nos biens, tout ce que nous avons, notre vie même, font partie, appartiennent à l'ensemble de la vie ; nous n'en sommes pas les propriétaires, nous en sommes les usufruitiers avec et pour les autres. C'est tout l'Évangile qui s'exprime ici. L'Évangile qui nous dit que nous devons penser à ceux qui nous entourent, à ceux auprès de qui nous vivons. A quoi cela sert-il de courir après le bonheur si ce bonheur est égoïste, si ce bonheur se fait contre celui des autres ?
Amen !