Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications






La richesse est bénédiction quand elle n'est pas égoïste.   Qo 2,21-25 Luc 12,113-21

Puis-je vous avouer qu'à la lecture de ce passage de l'évangile de Luc, je ressens comme une sorte de malaise. Car on y découvre un Jésus étonnamment incisif, peut-être injustement tranchant avec un homme de la foule qui pourtant crie sa détresse et son désir de justice.
Cet homme s'adresse au Maître, à celui qui interprète les Écritures, celui qui dit le droit, qui dit la justice, comme il est d'usage chez les rabbins. L'héritage en Israël est quelque chose de codifié, quelque chose qui n'est pas laissé à la loi du plus fort. L'aîné reçoit ce qu'on appelle "la part du lion", c'est-à-dire la moitié du patrimoine, et les autres fils reçoivent la portion congrue, le reste qu'ils se partagent entre eux. Grâce à ce système, les patrimoines ne pouvaient pas être dispersés. On peut comprendre que cet homme de la foule est un puîné, et qu'il n'a même pas reçu la petite part qui lui était due. Il demande à Jésus, non pas de faire justice, mais simplement de dire le droit, de rappeler ce que la Parole de Dieu dit, ce que la Loi de Moïse ordonne à ce propos. Mais cet homme est rabroué par Jésus, rejeté avec une sorte de mépris, comme si les biens matériels étaient quelque chose de méprisable. Et comme pour enfoncer le clou, Jésus raconte cette parabole que nous connaissons tous sous le titre du riche insensé.

De quoi est-il question ?
Il s'agit d'un homme riche, très riche. Il a beaucoup de biens, vraisemblablement beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre puisque ses greniers sont pleins, à tel point que lorsqu'une nouvelle récolte arrive, il n'a plus de place pour la stocker. Cet homme ne peut plus remplir le plein, et c'est en cela qu'il est fou. Pour lui, la seule chose qui compte, c'est de remplir, remplir toujours et encore, dans l'espérance de pouvoir un jour en profiter. Mais il en est de la richesse comme de la boulimie, parfois on n'arrive plus à s'arrêter d'accumuler. On a beau se dire "encore un tout petit peu", comme lorsque l'on est pris par le jeu, on ne s'arrête plus. C'est toujours plus, toujours plus de greniers, à s'en faire, selon l'expression populaire, à s'en faire "éclater la panse". Et c'est cela qui arrive. Le texte ne nous dit pas de quoi il est mort, mais la nuit même, son âme est redemandée.

Si on regarde l'un après l'autre les deux passages de ce texte, au-delà du malaise qui naît de la réponse donnée par Jésus à une question bien légitime, nous pouvons découvrir bien des choses. Je vais les prendre à l'envers, en commençant par l'histoire de l'homme riche.

Ce que Jésus conteste dans cette parabole, c'est d'avoir comme seul objectif l'accumulation continue des richesses. Ce qu'il met en cause, c'est la richesse pour la richesse. Il y a dans ce passage, une leçon qui est encore valable aujourd'hui, une leçon qui va à l'encontre de cette économie libérale qui existait sans doute déjà à l'époque de Jésus. Jésus conteste cette idée de l'économie pour laquelle l'accumulation de richesses est le signe de la bénédiction divine, et la pauvreté un signe de malédiction, ou pire encore de punition. Il la conteste non pas dans le fait qu'on puisse être riche ou qu'on puisse gagner sa vie correctement. Il la conteste lorsqu'elle devient le seul moteur de la vie. Au point d'en oublier Dieu, le prochain, ... et d'en oublier que l'on est mortel. À ce moment-là, elle n'est que vanité.

C'est ce que nous dit le texte de l'Ecclésiaste. Il y a fort à parier que l'homme ne profite pas de l'enrichissement égoïste. Et peut-on compter sur la descendance ? Non, la richesse, si elle est don de Dieu, appartient à Dieu, c'est à dire quelle doit être partagée, et d'abord avec le pauvre qui est "prioritaire" de la bénédiction divine. C'est aussi ce que dit la fin de ce passage de Luc. Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour lui-même et qui n'est pas riche pour Dieu. Ce petit verset 21 nous donne une piste, nous propose une réflexion sur la nature et sur l'objectif de la richesse accumulée. Les bien matériels, nous dit l'Ecclésiaste, sont une bénédiction de Dieu, mais donnés par Dieu pour les autres. Nous sommes ainsi dans la suite des textes que nous avons lus chez Luc les semaines passées. Nous ne vivons que pour les autres et non pour soi-même, celui qui ne vit que pour lui-même, selon cette parabole, n'est qu'un cadavre en sursis. C'est un peu sans doute ce que Jésus reproche à l'homme de la foule. Il lui reproche de ne vivre que pour lui-même. Il lui reproche de ne penser qu'à ses biens matériels et à son héritage.

Il lui reproche aussi de faire une mauvaise demande. Cet homme interroge Jésus pour qu'au nom de la Loi de Moïse, pour qu'au nom de Dieu, il dise quel est le droit, quel est le devoir du frère aîné. Et Jésus s'y refuse, il refuse d'être pris au piège. Il refuse d'être fait juge. On pourrait se demander pourquoi. On pourrait peut-être même le lui reprocher. Et pourtant une simple réflexion montre que sa logique à lui est celle de la grâce. Imaginons... Lorsque dans notre prière nous demandons à Dieu de se faire juge des autres à notre profit, le plus souvent c'est de nous-mêmes qu'il finit par devoir être juge ; parce que chacun d'entre nous à un moment ou à un autre, est injuste à l'égard de son prochain. Face à la justice divine, personne ne peut espérer survivre. En fait Jésus refuse de rentrer dans ce rôle de juge, dans cette logique de justice, qui laisse peu de place à l'amour et à la grâce. Cela ne veut pas dire que Jésus condamne, ou que l'Évangile condamne la justice des hommes. La justice des hommes doit suffire à dire le droit. Cela ne veut pas dire que Jésus condamne le partage "juste" des héritages. Cela ne veut pas dire que Jésus condamne une économie qui rapporte de l'argent. Cela veut simplement dire qu'il remet chaque chose à sa place, il rend à chaque chose sa juste valeur. L'économie, l'argent, la richesse, ce sont des outils donnés par Dieu à l'homme, nous dit l'Ecclésiaste, pour accomplir la justice et le partage au sein de la société.

Aussi ces textes nous invitent-ils à sortir de la logique de l'avoir, pour entrer dans une autre logique. Ils nous invitent à nous débarrasser de ce souci de l'enrichissement pour nous-mêmes, afin de devenir riche pour Dieu, c'est-à-dire riche pour les autres, riche avec les autres. Afin que la richesse soit une vraie bénédiction divine, ... pour tous.
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2010
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