Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications





Le juste par la foi vivra  Rm 3/10b-24 Matthieu 22/34-40

Pour bien comprendre le texte de l'Évangile que nous venons de lire, il faut le replacer dans son contexte. Ce passage est placé dans un ensemble de récits qui racontent des conflits entre Jésus et ses adversaires.
Ces récits mettent en scène une série de questions qui sont au cœur des débats du judaïsme à l'époque de Jésus. Nous avons au début du chapitre 22, la question de l'impôt que l'on donne à César : faut-il se compromettre avec un état païen ? Suit la controverse sur la résurrection des morts, au sujet de laquelle s'affrontaient pharisiens et saducéens. Ensuite, vient cette question qui nous occupe aujourd'hui, sur le plus grand des commandements ; et enfin une dernière question sera posée à Jésus plus tard, sur le fils de David, sur le Messie.
En quelque sorte l'ensemble des questions fondamentales que se posent les rabbins de l'époque est présenté dans le cadre d'une polémique entre Jésus et les Juifs. Ou plutôt, si l'on se place du point de vue de Matthieu, entre l'Église de la fin du premier siècle et la synagogue.
Par ces questions polémiques, les rabbins cherchent à piéger Jésus. Ils essayent de pousser Jésus à la faute en le forçant à prendre position, à le faire rentrer dans un camp ou dans un autre. Jésus chaque fois s'en sort ; non pas par une pirouette qui éluderait la question, mais en renvoyant la question aux personnages qu'il a en face de lui et en pointant du doigt leur propre comportement.

L'un des pharisiens, spécialiste de la loi, lui posa cette question pour le mettre à l'épreuve : "Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ?"

Quel est le plus grand des commandements ? Les rabbins ont relevé qu'il y avait une multitude de commandements dans la loi de Moïse. Et ils en soulevaient la pluralité ; imaginez, 613 commandements au total, avec 365 interdits, un pour chaque jour de l'année, auxquels vous ajoutez 248 prescriptions diverses. Évidemment, il y avait de quoi perdre la tête ! Mais lorsque les rabbins relevaient la multiplicité des commandements, c'était surtout pour en souligner l'égale importance. Tous les commandements sont importants aux yeux de Dieu, des plus petits jusqu'aux plus grands. Et on trouve un commentaire de l'Exode qui va très précisément dans ce sens : "de même que celui qui transgresse tous les commandements, rejette le joug, rompt l'alliance et dévoile sa face contre la loi, pareillement celui qui transgresse un seul commandement, rejette le joug, dévoile sa face contre la loi et rompt l'alliance." Ainsi il ne faut pas en transgresser un seul, même le plus petit. On peut se rendre compte alors combien il était difficile d'être un juif pieux, difficile d'être un juif juste, au regard d'une loi qui doit être aussi rigoureusement appliquée.

Certains se satisfont d'une application pragmatique, accommodante, de la loi ; leur obéissance à la loi de Dieu est sincère et ils avancent dans la vie comme cela, simplement. D'autres s'auto justifient par l'application de la loi. Nous connaissons tous cette histoire du pharisien et du publicain, celui qui dans le temple se justifie d'obéir strictement à la loi, de ne pas être comme tous ces pécheurs.
Mais il y avait aussi, chez certains, de l'inquiétude, surtout chez ceux qui lucidement se savaient incapable de satisfaire à toutes les exigences de la loi. On retrouve la trace de cette conscience chez l'apôtre Paul dans le chapitre 3 versets 10 à 24 de l'Épître aux Romains : " tous sont pêcheurs, tous méritent la mort... Leur gosier est un sépulcre béant... de leur langue ils sèment la tromperie".

On peut effectivement penser qu'il est impossible de répondre à tous les commandements de Dieu et donc de trouver grâce à ses yeux et d'être juste. Ce tourment, Martin Luther, un moine du début du 16ème siècle l'a vécu dans une véritable souffrance, un véritable tourment. Il ne savait plus quoi faire pour obtenir grâce aux yeux de Dieu. Et plus il avançait, plus il se soumettait à une discipline de fer, une discipline d'enfer allant jusqu'à des sévices corporels, moins il se sentait justifié, et rien n'y faisait. Il savait que devant la loi de Dieu, aucun homme ne peut être trouvé juste. Personne n'est justifié devant Dieu par les œuvres de la loi. La loi en effet ne donne que la connaissance du péché (Rom 3/20). On en est là. Et vraisemblablement lorsque Jésus répond à ces pharisiens, à ces docteurs de la loi, il a en tête cette certitude.

Par son ministère, il fréquente le peuple d'Israël, ce petit peuple de bergers ; ce petit peuple qui n'a pas les moyens d'appliquer la loi. Car si on veut appliquer la loi dans toute sa rigueur, dans sa stricte observance, cela coûte cher, cela demande du temps, cela demande de pouvoir vivre sans travailler. Et puis lorsqu'on travaille, forcément on est obligé de faire des choses qui sont considérées comme impures par rapport à la loi. Pour les petites gens du peuple d'Israël, il est d'autant plus impossible de suivre la loi. Cette question qui lui est posée sur le plus grand des commandements est non seulement une question piège parce qu'elle prétend cataloguer et hiérarchiser les commandements, mais en plus elle est malsaine parce qu'elle ne tient pas compte de tous ceux qui par leur vie, par leur destin, par leur naissance n'ont pas les moyens de respecter les commandements.

Alors Jésus répond en associant deux passages de la Bible, un du Deutéronome (Dt. 6/4-5) et un du Lévitique (Lév. 19/18). Ces deux textes "tu aimeras ton prochain comme toi-même" et "tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force", sont deux passages parfaitement bien connus de tout Israël et de tout pharisien. Mais il n'est pas habituel de les voir rapprochés ainsi dans une même phrase. Et ils s'éclairent l'un l'autre. Il est bien évident pour les pharisiens que l'on ne peut pas aimer Dieu si l'on n'aime pas son prochain, les commentateurs du texte biblique ne cessent de le répéter. Et c'est dans ce sens même qu'ils comprennent les 613 commandements.

Le premier commandement n'est pas pris n'importe où. Il provient du Deutéronome, au chapitre 6 à partir du verset 4, qui n'est rien d'autre que la grande confession de foi du peuple d'Israël : "4 Écoute, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. 5 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. 6 Les paroles des commandements que je te donne aujourd'hui seront présentes à ton cœur ; 7 tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ; 8 tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux; 9 tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l'entrée de ta ville. " Toute ta vie, à chaque instant de ta vie, tu prononceras ces paroles et tu t'en souviendras."
C'est LA confession de foi. Et les juifs pieux encore aujourd'hui au moment de la prière mettent une boîte avec une ficelle autour du bras, autour de la tête, de façon à bien montrer avec ces textes leur attachement à Dieu, le Dieu unique, le Dieu qui les a libérés d'Égypte.

Ainsi Jésus en rappelant le sommaire de la loi et en reprenant cette confession de foi comme sommaire de la loi, montre que le plus grand des commandements est une question dont in fine l'importance est toute relative. Car il n'y a qu'une seule chose importante pour le croyant, c'est de se soumettre à Dieu, c'est d'écouter sa parole : "Écoute Israël, le Seigneur est un, le Seigneur est ton Dieu."
Soumission à Dieu seul... Bien évidemment il est impossible à tout homme, quel qu'il soit, d'accomplir la loi dans toute sa rigueur. Mais cela importe peu car se soumettre à Dieu ne veut pas dire obéir à la loi de manière obsessionnelle. Il suffit de se soumettre à la volonté de Dieu ; et se soumettre à la volonté de Dieu, c'est se placer sous sa grâce.

Et c'est bien cela que va finir par découvrir Luther au bout de son tourment. Il continue la lecture de l'Épître de Paul aux Romains (3/21-24): " 21 Mais maintenant, indépendamment de la loi, la justice de Dieu a été manifestée ; la loi et les prophètes lui rendent témoignage. 22 C'est la justice de Dieu par la foi en Jésus Christ pour tous ceux qui croient, car il n'y a pas de différence : 23 tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, 24 mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus Christ. " Ainsi notre justification ne nous est pas donnée par nos œuvres, la foi ne nous est pas donnée par l'application de la loi. Nous ne sommes pas meilleurs chrétiens parce que nous appliquons la loi mieux que d'autres. Nous sommes tous également justifiés, tous également chrétiens, tous également reconnus comme enfants de Dieu, par grâce, par la foi en Jésus Christ. C'est le message que ce texte de l'Évangile donne, c'est ce message que Jésus renvoie aux légistes, à ceux qui veulent faire de la loi un objet de domination, un objet de contrainte. Il répond par la foi en Dieu, cette foi qui libère, cette foi qui permet de se tenir debout et d'avancer.
Oui, l'Épître de Paul aux Romains commence par ces mots (1/18) : "celui qui est juste par la foi vivra". On peut dire que tout l'Évangile est contenu dans ces quelques mots.

Alors malgré tout, reste la question qui est posée par les pharisiens à Jésus : quel est le plus grand des commandements ? On pourrait poursuivre en disant "et à quoi donc sert la loi ?" Les Réformateurs se sont posés cette question et ils ont tenté d'y répondre. Il y a plusieurs usages de la loi. Paul vient de nous en donner un dans l'Épître aux Romains (3/20) : La loi nous montre que nous sommes pécheurs ; elle permet de rabaisser un peu notre caquet, de désenfler notre fierté. Personne ne peut accomplir la loi, que nous soyons païens, chrétiens, juifs, musulmans, même pieux et scrupuleux, tous nous sommes pécheurs devant Dieu. Mais à tous en Jésus Christ, Dieu fait grâce.

Il y a un deuxième usage disent les Réformateurs qui sont pragmatiques et qui ont besoin de reconstruire l'Église et la société qui va avec : La loi est nécessaire car il n'y a pas de vie sociale possible sans loi, de la même façon qu'on ne peut pas jouer au foot sans règles de jeu. Et à partir du moment où des hommes vivent ensemble, il faut un certain nombre de règles. Et la loi sert à ça.

Enfin, et c'est Calvin qui rajoute encore un troisième usage de la loi, la loi est nécessaire au croyant, même si elle n'est pas nécessaire à son salut. La loi est posée par Dieu, donnée dans sa Parole comme autant de repères qui permettent d'avancer dans la vie.

Mais vous voyez, aucun de ces trois usages de la loi ne permet la justification car seul Dieu justifie. C'est le message que l'Évangile de ce jour veut nous donner. C'est sans doute la parole que Jésus a voulu donner aux pharisiens, à ses adversaires. Encore une fois, il ne répond pas vraiment à la question qui est posée. Ou plutôt il y répond en déplaçant ses interlocuteurs, en leur renvoyant en miroir le fond du fond de leur questionnement, celui de leur relation à Dieu.

Aujourd'hui peut-être sommes-nous aussi traversés par ces questionnements, à la manière des pharisiens, de Paul, ou de Martin Luther. Et cette parole nous interpelle de la même façon. Comment nous situons-nous ? Sommes-nous de ces croyants qui veulent faire leur propre justice par l'application de la loi ? Ou sommes-nous, ainsi que nous le proposent l'Évangile et les Réformateurs, de ceux qui acceptent la grâce donnée par Dieu, la justification offerte par Dieu en Jésus Christ ? Acceptons-nous d'être simplement des enfants, des enfants aimés de leur Père, et qui ont besoin d'avancer dans la vie à la lumière de cette parole qui est notre seule loi ?
Amen !
Jacques Morel, culte de secteur de la Réformation (Rombas)
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