Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Wesley : le fils prodigue

Prédications





Guéris, soignés et rétablis sans que rien ne soit exigé Luc 17/11-19


Et que se serait-il passé si les dix lépreux avaient été des Samaritains ? On peut se poser la question. Cette histoire qui nous est connue depuis notre plus tendre enfance, nous présente une opposition entre "les lépreux qui seraient de bons Juifs" -comme si cela était possible que "les bons Juifs" soient lépreux-, et un lépreux samaritain, donc forcément un "mauvais Juif", forcément quelqu'un qu'il faut rejeter. Et alors on nous présente cette histoire comme si elle était destinée à nous faire bien comprendre que c'est souvent le plus rejeté qui se tourne vers Jésus. Peut-être peut-on comprendre le texte comme cela. Mais... Et s'ils avaient été, tous les dix, des Samaritains ?
Cela n'est pas complètement impensable puisque Luc place son histoire à la frontière de la Galilée et de la Samarie. Ces lépreux, dont neuf ne sont pas Samaritains, sont probablement des Juifs en tout cas les exégètes le supposent. Et logiquement ils ne devraient pas être en Samarie parce que vous le savez bien, chacun garde ses exclus chez soi ! Donc on peut en conclure que Luc, quand il rédige son évangile, a recomposé quelque peu les éléments de cette histoire, histoire qui d'ailleurs lui est propre et qu'on ne retrouve pas dans les autres évangiles. Mais malgré tout, si les dix lépreux étaient des Samaritains, que se serait-il passé ? Ou, s'ils avaient été, tous les dix, des Judéens, que se serait-il passé ? Il y a fort à parier qu'il se serait passé à peu près la même chose, que l'origine ethno religieuse des protagonistes n'a sans doute pas d'autre intérêt que symbolique et qu'elle est utilisée par Luc pour marquer les esprits. Je pense que l'on peut lire cette histoire comme une parabole, un peu comme celle, justement, du bon Samaritain.
Il y a un certain nombre de points à relever dans ce texte, des éléments montrant que au fond peu importent les notions de particularités géographiques et d'origine ethnique.

D'abord, au moment de la rencontre, la Loi concernant les lépreux est respectée. Les lépreux ne s'approchent pas, ils restent à distance pour interpeller Jésus. Et Jésus ne s'approche pas non plus, il garde ses distances. Il ne fait rien de spécial. De loin, il les envoie simplement aux prêtres (et l'on pense ici tout naturellement aux prêtres du Temple de Jérusalem, destination de Jésus nous dit Luc), pour accomplir les actes rituels qui consistent, en premier lieu, à faire constater la guérison, c'est-à-dire l'absence de tache et de lésion sur la peau. Alors pourra commencer le rituel qui durera sept jours. Il faut en effet un certain délai pour que cette guérison soit considérée comme effective, la purification ne pouvant être constatée qu'au bout du septième jour.

J'ai dit que Jésus a envoyé les lépreux au Temple de Jérusalem, mais ça aurait pu être, pour les Samaritains, sur le Mont Garizim, chez les prêtres de ce Haut Lieu. La prescription est la même pour les Samaritains que pour les Judéens. La lèpre, considérée comme une impureté majeure, exclut de façon majeure et il faut tout un rituel pour qu'ait lieu le constat de la guérison. Donc Jésus ordonne le respect des prescriptions de la Loi de Moïse, et les dix lépreux accomplissent l'ordre, suivent cet ordre de respecter la Loi de Moïse.

On peut faire ici un petit peu de spéculation. Que se passe-t-il dans leur tête ? Ils ne sont pas encore guéris quand Jésus les envoie. Et on pourrait, en se mettant à leur place, les imaginer se dire "mais qui c'est celui-là ? Les prescriptions légales nous les connaissons, nous savons ce qu'il faut faire et nous savons que tant que nous sommes lépreux, nous ne pouvons toucher personne, nous ne pouvons pas approcher, et nous ne devons surtout pas nous approcher du Temple." Et pourtant, nous dit l'évangile de Luc, ils y vont et c'est pendant qu'ils cheminent vers les prêtres qu'ils sont purifiés. On peut supposer alors, que la majorité des lépreux vont tout joyeux accomplir le rituel de façon à ce qu'il y ait véritablement constat de leur guérison ; purification et rétablissement de leur pleine humanité et donc réintégration au sein de la communauté des hommes.

L'un d'entre eux fait demi tour. Le texte est très précis, Luc utilise le mot que l'on traduit aussi par "conversion". Il y en a un qui se convertit et qui retourne vers Jésus pour rendre grâce. L'un d'entre eux donc, le Samaritain (comme par hasard), ne va pas accomplir les prescriptions légales de Moïse. Il va transgresser la Loi parce qu'il se retourne, se convertit nous dit le texte, et qu'il va se jeter au pied de Jésus, c'est à dire transgresser à nouveau, une deuxième fois la Loi. Parce que tant que la guérison n'a pas été constatée par les prêtres, il n'a pas le droit de toucher qui que ce soit. Peut-être est-ce pour cela que Luc en a fait un Samaritain. Puisque que de toute façon le Samaritain est déjà considéré comme contestable sur le plan du respect de la Loi, il n'est pas un "vrai Juif", il est un Samaritain, un de ceux qui respectent la Loi en pointillés. Et c'est normal que eux puissent revenir comme cela, ils sont d'une certaine manière plus libres. L'homme guéri se jette au pied de Jésus, et c'est là que Jésus le relève en disant "va, ta foi t'a sauvé".

Il y a d'autres points à relever.

Tout d'abord, lorsqu'ils s'adressent à Jésus, ces lépreux qui se tiennent à distance l'interpellent en ces termes : "Jésus, Maître, aie pitié de nous !". C'est une phrase que l'on connaît bien, une phrase liturgique que l'on utilise, dans la liturgie ancienne, et parfois même dans nos chants. Il y a comme une prière liturgique prononcée par ces lépreux : "Aie pitié de nous". Bien sûr la signification a priori de la demande, c'est "guéris-nous, rétablis-nous dans notre pleine humanité". Mais Jésus les renvoie vers les prêtres du Temple, comme si au premier abord il refusait de répondre à leur attente. Et il est probable que Jésus effectivement ne répond pas à leur attente, et c'est la suite de l'histoire qui va nous le montrer. Car c'est sur la route qu'ils sont guéris. Comment ? Luc ne nous le dit pas. Comme si cela avait peu d'importance. Mais, insiste-t-il, un seul revient (se convertit), et un seul est sauvé.
Très clairement cette histoire nous dit qu'il n'y a pas d'association entre le salut corporel et le salut spirituel. Il n'y a pas d'association, il n'y a pas de lien, il n'y a pas de lien de cause à effet, entre le salut de l'âme et la guérison. C'est une première leçon et c'est une leçon qui a de l'importance, principalement à l'époque de Jésus, mais encore maintenant. Car bien souvent la maladie, et en particulier cette maladie infâmante à l'époque de Jésus, était considérée comme une malédiction et un rejet de la part de Dieu. Ici, Jésus fait très clairement la distinction. Le salut et la santé sont deux choses indépendantes. Et c'est pour cela que l'attitude du dixième lépreux n'est pas aussi transgressive que l'on peut l'imaginer. Il a été guéri dans son corps et en faisant route vers Jérusalem il se convertit, il se retourne, il fait demi tour -les mots ont le même sens. Et il découvre alors ce qu'est la grâce. Il découvre qu'au-delà de la guérison physique, il y a une autre guérison importante. C'est une guérison spirituelle et il se tourne alors vers Dieu pour rendre gloire, rendre grâce, et célébrer à ce moment-là le culte. Le fait que le héros de notre histoire soit un Samaritain nous invite à nous souvenir que Dieu, en Christ, ne fait pas de distinction entre les hommes. Tous sont appelés, à la conversion et au salut.

Ce qui va nous conduire à une dernière remarque sur ce texte :
Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s'est trouvé personne pour rendre gloire à Dieu. Le texte ne nous dit pas que la malédiction est de nouveau tombée sur les neuf autres qui ne sont pas revenus. Il y a là une grande leçon, une leçon pour nous et pour notre action dans le monde.
Aujourd'hui nous sommes le 10 octobre 2010, ce qui est un chiffre tout à fait particulier, cette date s'écrit sur le calendrier 10-10-10. Et c'est ce jour qui a été choisi pour les Nations Unies pour marquer la volonté des nations d'éradiquer la misère et la faim dans le monde. Je pense que cette initiative nous interpelle. Il y a douze ans déjà, le Conseil Œcuménique des Églises a lancé la décennie contre les exclusions, contre la faim et contre la pauvreté, incitant les Églises à œuvrer partout dans le monde pour qu'il y ait plus de justice, pour que les pays riches soient aussi ces pays de partage qui permettent aux pays pauvres de se développer dans la dignité. Et bien souvent dans nos sociétés, dans notre monde et malheureusement aussi parfois dans nos Églises, c'est du donnant-donnant. C'est comme une loi de la nature, les hommes sont ainsi faits. Et on associe développement et guérison avec conversion et accroissement de l'Église.
J'ai vécu cela de manière assez brutale durant les deux années où j'ai été "missionnaire" en Afrique, où l'utilisation des soins de santé et de l'aide matérielle était un moyen plus ou moins avoué pour pousser à la conversion des personnes rencontrées, des personnes aidées. Ce texte biblique très clairement nous dit que l'on ne peut pas attendre, que l'on ne peut pas exiger qu'il y ait plus qu'une personne sur dix qui se convertisse après une guérison, après un rétablissement.

Je pense que cela doit nous rendre un peu humble et surtout, cela doit nous permettre de persévérer dans l'aide et dans notre travail au sein du monde. Nous aidons, non pas pour faire du chiffre en convertissant les femmes et les hommes à Dieu. Nous aidons parce que la souffrance est intolérable, elle est intolérable à Dieu, elle est intolérable face à l'Évangile. Mais nous ne pouvons pas exiger qu'elle entraîne systématiquement la conversion. Et puis d'abord, le texte ne nous dit pas ce qui se passe dans la tête des autres lépreux guéris, ceux qui ne reviennent pas. Cela n'appartient qu'à la relation qui existe entre Dieu et leur conscience.
Alors nous aussi nous sommes invités à agir aujourd'hui dans le monde pour faire en sorte que ce monde soit conforme à la volonté de Dieu, à la volonté de création de Dieu, que ce monde soit plus conforme à l'amour que Dieu a pour tous les hommes. Et à laisser Dieu agir dans les cœurs.
Amen
Jacques Morel Prédications Prédications 2010
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