
Prédications
Tous et toutes ont une place à l'écoute du Seigneur Luc 10,38-42
Luc place à ce point de son récit, une petite histoire, j'allais dire, un épisode croqué sur le vif de la vie courante de Jésus et de ses disciples. Elle fait la jonction entre le passage que nous avons vu la semaine dernière où, en réponse à la question de savoir ce qu'il fallait faire pour hériter du Royaume de Dieu, Jésus raconte cette histoire du "bon Samaritain" qui interroge sur l'amour du prochain. Et elle précède l'institution du Notre Père par Jésus et la parabole de l'ami qui se laisse fléchir, par laquelle Jésus illustre l'amour de Dieu pour les hommes.
Jésus est en route. Il est sur la route qui va le conduire à Jérusalem, vers sa Passion. Il arrive dans un village. Il est avec ses disciples et là, il entre dans une maison. Sans doute l'étape était-elle prévue à l'avance. Les femmes qui y habitent, Marthe et Marie, sont connues. Elles apparaissent ailleurs dans l'Évangile, en particulier dans l'évangile de Jean au chapitre 11, où nous voyons Marthe et Marie, les sœurs de Lazare lors de la résurrection de ce dernier.
Jésus entre avec ses disciples et c'est donc toute une troupe qui s'invite à manger chez Marthe. Ils sont treize au minimum. Si l'on compte Marthe et Marie, c'est quinze personnes qu'il faut nourrir. Mais on peut imaginer qu'il y a d'autres personnes. Et l'on peut comprendre que la maîtresse de maison soit affairée, bien en peine, même si cette venue n'est pas une venue fortuite et qu'elle a préparé des choses un peu à l'avance. Et il y a fort à parier que Marthe avait essayé de mettre les petits plats dans les grands, de faire les choses bien, pour recevoir convenablement son Seigneur.
On peut s'étonner de la réponse de Jésus à Marthe, lorsque fatiguée, peut-être dans un accès d'agacement, elle interpelle Jésus en disant que sa sœur pourrait bien venir l'aider pour nourrir toutes ces personnes qui sont là. La réponse de Jésus peut sembler un peu dure : tu t'agites pour des choses qui malgré tout ne sont pas forcément très utiles. D'une certaine manière, il dit "il y a un temps pour chaque chose, il y a un temps pour tout, et maintenant ça n'est pas le temps de la préparation". Et Jésus semble ignorer, mépriser même tout ce travail de préparation, comme s'il pouvait se contenter de peu, d'un morceau de pain et de quelques olives comme cela sans doute était la coutume en Israël.
Oui, on peut s'étonner de cette réponse. Et si j'étais à la place de Marthe, je pense que la réponse de Jésus n'aurait pas apaisé mon agacement, mais au contraire elle aurait pu me mettre dans une certaine colère.
Ce texte a très souvent été utilisé dans l'Église. Il a été très souvent compris tout au long de l'histoire de l'Église, et ceci par de nombreux théologiens, comme un texte qui fait la part des choses entre la contemplation et le service, entre la contemplation et la diaconie. L'Église a justifié, par ce texte, le monachisme, c'est-à-dire le fait que les hommes se retirent dans la contemplation, dans l'étude de la Parole, qu'ils se dé-préccupent des contingences de la vie quotidienne. Il semble mettre en opposition, la contemplation et la diaconie, comme s'il y avait d'un côté des choses importantes et de l'autre, des choses subalternes. Mais ce faisant, et comme ce texte a presque toujours été lu dans ce sens, on en a oublié de le lire vraiment et de voir qu'il comporte un certain nombre "d'anomalies", un certain nombre de points bizarres par rapport aux usages en vigueur à l'époque de Jésus. Pour découvrir et comprendre tout cela, il faut relire le texte attentivement.
Jésus est en route et il entre dans la maison de Marthe. Et Marthe le reçoit avec Marie, sa sœur. Habite-t-elle en permanence avec sa sœur, le chapitre 11 de l'évangile de Jean semble nous le faire comprendre. Mais alors quel est le statut de ces parents ? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas d'hommes ? Dans le récit de Luc, Lazare, le frère, n'apparaît pas, il est totalement absent. Où sont les maris ? À l'époque de Jésus être célibataire est mauvais signe.
Le verset 39 est un verset intéressant parce qu'il comporte un petit mot,
kaï en grec, qui comme le "et" du français, peut être une simple liaison, ou vouloir dire "aussi". Et dans ce verset 39, dans sa traduction littérale, il nous est dit : "elle avait une sœur nommée Marie qui
elle aussi était assise à côté aux pieds de Jésus". On peut comprendre donc qu'elles étaient
toutes les deux assises à la table. Et toutes les deux là pour entendre la Parole de Dieu.
Marthe n'est sans doute pas une femme pauvre. Elle a sans doute certains moyens, puisqu'elle est capable d'accueillir comme cela une troupe assez nombreuse et de les nourrir. Sa maison comporte une pièce qui peut accueillir tous ces gens pour manger. Et lorsque l'on sait que l'on mangeait allongé, même à treize personnes ça représente une pièce suffisamment importante. Et on peut supposer que Marthe avait donc du personnel qui l'aidait dans la préparation du repas. Mais toutes les dames savent de quoi il en retourne, quand on reçoit du monde, même si l'on a du personnel, on est constamment interpellée par ces derniers pour des points de détail, pour savoir où se trouve telle ou telle chose, pour prendre des ordres. Et l'on peut supposer que Marthe, la maîtresse de maison qui aurait bien voulu, comme les autres disciples, écouter la parole du Seigneur, était constamment interpellée, constamment tiraillée. C'est un des sens possibles du verbe qui est utilisé là dans le verset 40, Marthe s'affairait, elle s'éparpillait dans un service compliqué. C'est dans ce cadre-là qu'elle interpelle Jésus.
Mais il faut remarquer une autre chose encore, une chose qui de notre temps ne paraît plus aussi étonnante ou "anormale" : comment se fait-il qu'il y ait ces femmes-là autour de la table ? Dans la tradition juive il n'était question que d'hommes et lorsqu'il y avait cette sorte de repas fraternel, de banquet, même s'il n'était pas très important, les femmes n'étaient pas présentes. Il n'était pas admis, dans la tradition, dans la culture d'Israël, que les femmes soient ailleurs que dans la cuisine. Et pourtant ce texte nous montre que autour de la table, parmi les disciples, il y avait de la place pour ces femmes.
Ainsi cette petite histoire de Marthe et Marie, loin de nous raconter l'opposition stéréotypée entre le service et l'écoute, relève une situation nouvelle, elle montre un comportement nouveau de l'Église par rapport aux temps qui précèdent. Les femmes ont le droit d'être là autour du Seigneur, pour écouter son enseignement. C'est une vraie révolution. Pour preuve, cette parole d'un maître de la Loi, qui a dit "Plutôt brûler la Torah que de la laisser tomber aux mains des femmes". La tradition juive marque très clairement la distinction qui doit exister entre les hommes et les femmes, en particulier dans l'enseignement de la Parole. Et dans les synagogues encore aujourd'hui, les femmes sont séparées, reléguées au fond de l'assemblée, parfois même derrière les rideaux afin qu'elles soient bien isolées.
Donc ce texte de l'évangile de Luc nous montre une chose assez extra-ordinaire et je pense que dans ce sens-là, il se place dans une véritable continuité avec le texte qui précède, le récit de la rencontre entre Jésus et le Docteur de la loi. Dans sa parole, par le biais de cette histoire du "bon samaritain" Jésus a prouvé qu'il ne pouvait pas y avoir de séparation entre ceux qui seraient de bons Juifs et ceux qui seraient de moins bons Juifs, entre ceux qui seraient les élus et d'autres qui seraient par essence des réprouvé(e)s. Le texte de l'évangile de Luc va un peu plus loin et il nous montre qu'il ne peut pas y avoir non plus de distinction entre les hommes et les femmes. "Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses, mais une seule est nécessaire". Pas seulement pour les hommes, mais pour tous, aussi pour les femmes.
Et Marie, Marie a choisi la bonne part, la seule part nécessaire. Ainsi Jésus ne renvoie pas Marthe aux fourneaux, mais il l'invite plutôt à s'asseoir et à écouter la Parole de Dieu.
Aujourd'hui encore dans nos communautés, nous sommes bien souvent éparpillés dans des activités qui sont importantes. Jésus n'interdit pas que l'on prépare la cuisine et je pense qu'il a volontiers participé aux repas et qu'il en a profité comme les autres. Mais il montre qu'il ne faut pas se laisser perdre, se laisse disperser par toutes nos activités. Une seule activité est "bonne" et elle est bonne pour tous sans distinction, c'est celle d'écouter la Parole de Dieu, de l'approfondir.
Jésus et ce texte apportent juste quelque chose de plus : c'est que cet engagement dans l'étude de la Parole de Dieu ne peut plus être réservé aux seuls hommes, ou à une élite, mais qu'il est ouvert à tous. Il doit être l'engagement de tous et de toutes. Aujourd'hui encore, pour chacun d'entre nous, nous devons entendre cette Parole et dire avec Jésus que Marie a vraiment choisi la bonne part et que nous sommes invité(e)s, nous tous et nous toutes, à la suivre.
Amen !