
Prédications
Envoyés en mission És 50,4-10 Jn 20,19-22 Rm 10,9-17
Pendant une trentaine d'années, le mot mission est devenu presque tabou dans nos Églises de la Réforme. On le rattachait à des basses manœuvres coloniales d'asservissement des peuples, de non respect de leur culture, d'évangélisation forcée. Au nom d'un supposé droit des peuples, au nom d'une certaine idée de la liberté de conscience, nous avons tiré un voile pudique sur notre passé missionnaire. Nous avons voulu oublier ce mouvement d'expansion de notre protestantisme français. Il a pourtant duré presque 150 ans, ce qui est beaucoup dans notre courte histoire. Il a pourtant contribué à créer une bonne vingtaine d'Églises protestantes à travers le monde, dont plusieurs sont devenus plus grosses que l'Église réformée de France. Mais nous nous comportions un peu comme si la mission était honteuse. On ne l'enseignait plus dans les facultés de théologie. On lui tournait le dos. On remettait même en cause nos solidarités avec ces Église d'outre-mer, nées de la mission. Qu'elles nous laissent tranquille ! Qu'elles cessent de toujours demander ! Qu'elles n'essaient surtout pas de nous donner des leçons !
C'est par le monde profane que le mot mission a retrouvé un sens positif. On parle de mission humanitaire pour secourir les victimes d'une catastrophe ou d'un conflit, on parle de chargé de mission dans le domaine professionnel ou dans le travail social. Bref on perçoit mieux aujourd'hui que la mission ne consiste pas à aller se dupliquer chez l'autre en le vidant de sa personnalité, mais d'abord à lui apporter une aide, un secours, des raisons nouvelles d'espérer.
C'est dans ce sens positif que se doit se comprendre le thème de la mission qui traverse une grande partie des Écritures. Avec les trois textes que nous avons lus à l'instant, je vous propose de réfléchir à trois types de mission :
- La mission du Serviteur du Seigneur auprès de son peuple
- La mission du Christ pour tous les humains
- Notre mission auprès de chacun.
1.
La mission du Serviteur du Seigneur auprès de son peuple
Le passage que nous avons entendu dans le livre d'Ésaïe appartient à la seconde partie du livre, un recueil que l'on nomme aussi "Les chants du Serviteur". Ces récits poétiques mettent en scène un mystérieux serviteur du Seigneur chargé d'annoncer la libération donnée par Dieu, le retour dans la terre sainte et la purification du peuple d'Israël de toutes ses erreurs du passé. Le Serviteur présente Dieu comme le créateur du monde dont la puissance éclate dans la création. Il le présente aussi comme le maître de l'histoire qui conduit la destinée des nations. Il annonce la restauration d'Israël, comme des retrouvailles de type conjugal entre Dieu et son peuple. Il proclame enfin la conversion des nations au vrai Dieu. Étonnés par la fidélité de Dieu à son peuple, les nations se tournent aussi vers lui, découvrent la vraie foi et se mettent elles aussi à adorer le Seigneur. Voilà, dessiné à grands traits, le programme missionnaire que l'on trouve dans cette deuxième partie du livre d'Ésaïe.
Dans le passage que nous avons lu au ch. 50, je souligne l'ancrage du Serviteur dans la Parole de Dieu. Le Serviteur ne se proclame pas lui-même. Il ne cherche pas à imposer ses vues. Il ne vient pas avec puissance pour convertir les gens par la force. Pas du tout. Il est serviteur d'un bout à l'autre. Il commence par se mettre avec une humilité de disciple à l'écoute de la parole de Dieu. Jour après jour, il se laisse imprégner par la pensée de Dieu, pour comprendre quel est le projet de Dieu pour le monde, quelles sont les méthodes de Dieu pour y parvenir. Ensuite, le serviteur transmet cette parole, mais toujours sur le registre de l'humilité et du service. La meilleure preuve est que son message n'est pas forcément compris ou reçu. Il déplaît à certains, qui frappent le serviteur, qui lui arrachent la barbe et le brutalisent. Son apparence n'est presque plus celle d'un homme tant il subit de violences (ch.52). Le ch. 53 décrit longuement les souffrances de ce serviteur qui est "comme un agneau qu'on traîne à l'abattoir".
Par son exemple même, parce qu'il tient bon devant l'adversité, le serviteur apporte un soulagement aux faibles et aux malheureux. Il leur rend courage, il leur redonne une fierté. Il leur apprend à compter sur la délivrance que le Seigneur prépare, à prendre appui sur le socle de cette formidable espérance pour reprendre pied dans la vie.
La question que nous nous posons inévitablement lorsque nous lisons ces chants du Serviteur dans le livre d'Ésaïe c'est : De qui parle-t-il ? Qui est ce serviteur ?
Dans les ch. 40 à 48, le mot serviteur désigne tout le peuple d'Israël, qui retrouve ainsi une vocation dans le plan de Dieu et qui se retrouve impliqué dans sa mise en œuvre.
À partir du ch. 49, le mot serviteur désigne plutôt la partie la plus fidèle du peuple d'Israël, les gens sincèrement attachés à la parole de Dieu. Leur tâche est de relever les autres membres du peuple d'Israël, mais aussi d'apporter la lumière aux nations.
Mais il se pourrait aussi que serviteur désigne une personne unique. La tradition juive évoque souvent la figure du messie dans l'interprétation qu'elle fait de ces poèmes. Le serviteur recueille les paroles du Seigneur, il les transmet même s'il doit se heurter au scepticisme ou à l'hostilité de ses contemporains. Mais parce qu'il reste ferme et fidèle à Dieu et confond ses adversaires et il réconforte ceux en qui il a suscité la foi.
Un homme unique, un reste de croyants fidèles chargés d'une mission universelle, la totalité du peuple de Dieu, quelle que soit l'interprétation que nous faisons de cette figure du serviteur, vous conviendrez qu'elle est riche d'enseignements pour nous chrétiens. Et si la mission était effectivement l'affaire de tout le peuple ?
2.
La mission du Christ pour tous les humains
Lorsque nous confessons Jésus comme christ, qu'est-ce que cela signifie ? D'abord on ne devrait pas mettre de majuscule à ce mot. En hébreu, c'est un nom commun : un messie est un homme choisi pour une mission particulière. En versant de l'huile sur sa tête, on manifestait qu'il était comme offert à Dieu pour faire sa volonté. On utilisait ce signe de l'onction pour désigner les rois, les prêtres ou les prophètes. Un christ est donc bien un chargé de mission. Nous ne sommes pas très loin de la notion de serviteur.
Lorsque Jésus demandait à ses disciples : qui dit-on que je suis ? assez spontanément, ils répondaient : un prophète. Un prophète n'est pas, comme on le croit trop souvent, celui qui prédit l'avenir, mais celui qui s'adresse à un public, qui prêche devant des gens assemblés pour leur transmettre un message.
Le terme de christ désigne donc le prophète par excellence, qui fait entendre la parole de Dieu et qui la transmet mieux que ses prédécesseurs ou successeurs. Le début de l'épître aux Hébreux est d'ailleurs très clair à ce sujet : "Autrefois Dieu a parlé à nos ancêtres à plusieurs reprises et de plusieurs manières par les prophétes, mais dans ces jours qui sont les derniers il nous a parlé par son Fils." On peut donc bien considérer que Jésus a été "envoyé en mission" dans le monde. Que Dieu l'a choisi comme son porte parole, son messager. Par Jésus, Dieu veut révéler aux humains la vérité du monde et le sens de leur vie. Mais ce qui change de tous les autres prédicateurs avant lui, c'est que Jésus ne se contente pas de donner un enseignement intemporel. Sa parole met en route. Elle conduit ailleurs que là où nous nous trouvions avant de l'entendre. Elle rend différent. Il ne s'agit pas de la disséquer pour y découvrir la connaissance de Dieu. Il faut juste se laisser entraîner par elle. La parole de Jésus n'a pas pour but d'informer, mais de transformer. Non pas de faire savoir, mais de faire bouger. Jésus est d'abord un chemin, avant d'être une vérité.
Jésus est le chemin par lequel Dieu vient à nous. Et lorsque Dieu vient, il n'a qu'un mot à la bouche : grâce. C'est-à-dire amnistie totale, pardon unilatéral, sans condition. Voilà désormais la seule vérité. "La grâce et la vérité sont venus par Jésus-Christ", nous dit l'évangile de Jean.
Bien sûr, en envoyant Jésus en mission, Dieu espérait qu'il serait écouté et suivi. Lorsque Dieu tend la main, il s'attend à ce que l'homme réponde. Il imaginait qu'à l'annonce de son message de réconciliation, les humains se convertiraient et que son royaume s'établirait dans le monde. Cette attente a été déçue. Jésus s'est heurté à une vive hostilité, au nom de la religion traditionnelle et d'une certaine conpréhension de Dieu que son message venait bousculer. Les autorités politiques et religieuses, mais aussi les gens du peuple se sont dressés contre lui. Sa personne et son message ont été rejetés. Ses adversaires ont obtenu qu'il soit arrêté condamné et exécuté. Pendant quelques heures, ils ont pu s'imaginer qu'ils avaient gagné.
Mais Dieu n'accepte pas cette défaite. Il ne se résigne pas à cet échec et n'abandonne pas l'humanité à son sort. Il décide de continuer, alors que tout semble indiquer qu'il n'y a plus rien à faire et qu'il a définitivement perdu la partie. Il agit de manière inattendue, surprenante. Il retourne la situation, d'abord en ressuscitant Jésus pour que sa parole reste vivante et agissante, et ensuite en suscitant des témoins de l'Évangile, afin que sans cesse, les êtres humains soient appelés à la vie nouvelle que Dieu leur propose et qui est leur salut.
Pâques est la réponse de Dieu au crime de Golgotha. Au soir de ce dimanche, Jésus se montre à ses disciples réunis, il les recrée à nouveau par le Saint Esprit qu'il souffle sur eux et il les envoie à son tour, comme le pére l'avait envoyé en mission dans le monde.
3.
Notre mission auprès de chacun
Là où Dieu avait un seul missionnaire en la personne du Christ, il suscite aprés Pâques des missionnaires pour démultiplier son appel à la réconciliation auprès de tous les humains. C'est tout le propos du texte lu ce matin dans l'épître aux Romains. Dans ces chapitres 9 à 11, Paul s'attaque à une grande question qui travaillait les premiers chrétiens : Pourquoi les Juifs n'ont-ils pas accueillis Jésus comme un christ, un messie ? Ni son enseignement, ni sa vie, ni sa mort, ni sa résurrection n'ont suffi à leur faire accepter le message si radicalement différent que Jésus était venu leur annoncer de la part de Dieu.
Nous n'avons pas le temps de détailler ici l'argumentaire de Paul dans ces trois chapitres. Il vaudrait la peine de reprendre dans une série d'études bibliques, ce qui constitue de mon point de vue un véritable programme missionnaire. Tenons-nous en pour ce matin au texte que nous avons lu.
Paul commence par replacer au centre de la prédication chrétienne les deux affirmations que nous venons de rappeler :
- Jésus est Seigneur : c'est-à-dire, il est le seul autorisé à parler de Dieu. Toutes les autres représentations de Dieu qui ne correspondraient pas avec ce que Jésus a exprimé par sa parole ou par ses actes sont à écarter. Elles ne disent pas la vérité sur Dieu.
- Dieu l'a ramené de la mort à la vie. Il donne ainsi raison à Jésus contre tous ses adversaires et contre toutes les fausses images, tous les fantasmes de toute puissance que nous cherchons à lui coller sur le dos. Je le répète : la grâce sans condition est la seule vérité que nous puissions recevoir à propos de Dieu.
Il suffit de faire appel au Seigneur pour recevoir le salut sans autre condition. Autrement dit pour Paul, il n'est pas nécessaire de multiplier les prières. Il n'est pas utile de se soumettre au rite de la circoncision ou de s'interdire certaines nourritures. Il ne sert plus à rien de faire des pèlerinages. On perd son temps à vouloir offrir des sacrifices. Les exercices spirituels ne mènent à rien. Le salut est offert gratuitement en Jésus-Christ.
Si comme Paul, nous avons rencontré le Christ vivant, alors l'impasse dans laquelle se perdent la plupart des humains saute aux yeux : ils imaginent encore Dieu comme un ennemi dont il faut infléchir la colère. Ou comme un juge inflexible qui ferait payer la moindre faute. Ou comme un despote qui ne jouirait que lorsqu'il asservit notre personnalité. Ou comme un indifférent qui n'a qu'à rester dans son ciel.
Mais comment leur faire comprendre qu'ils ont tout faux ? Peut-on les laisser passer le reste de leur vie avec ces croyances qui ne correspondent pas à la réalité ? Peut-on les priver d'une information de nature à changer radicalement leur manière de penser et de vivre ? Peut-on les laisser ignorer une nouvelle qui ôterait aussitôt leur culpabilité, leurs peurs devant l'existence, leurs questions sur l'avenir ?
Un peu comme ces soldats japonais qu'on a retrouvé dans des îles perdues du Pacifique plusieurs années après la guerre et qui ne savaient pas que la guerre était terminée. Pouvons-nous laisser les hommes et les femmes de notre temps dans l'ignorance que la guerre avec Dieu est terminée et que depuis plus de 2000 ans maintenant, la paix est signée ?
Mais comment le sauront-ils s'ils n'en entendent pas parler ? Et comment en entendront-ils parler si personne ne l'annonce ? Et comment l'annoncer si personne ne se sent envoyé ?
Nous avons tous la responsabilité de parler pour annoncer le message de réconciliation que Dieu adresse à toute l'humanité. Seriez-vous prêts à laisser vos enfants dans l'ignorance ? Non bien sûr. Votre plus cher désir est de leur donner tous les atouts pour qu'ils connaissent une vie épanouie. Pourriez-vous cacher une bonne nouvelle à vos meilleurs amis ? Non bien sûr. Pouvez-vous vivre en sachant que beaucoup de gens dans le monde souffrent et gâchent leur vie parce qu'il leur manque une information cruciale que vous détenez ?
La mission chrétienne, vous l'avez compris, elle prolonge celle du christ.
La mission ne propage pas un christianisme,
elle ne vante pas une Église particulière,
elle ne crée pas une dépendance vis-à-vis d'un évangéliste vedette,
elle ne comptabilise pas des conversions.
Elle ne s'attaque pas aux religions qu'elle qualifierait de fausses.
Elle se contente de proclamer et de montrer par ses actes l'amour inconditionnel de Dieu.
C'est toujours une joie de voir arriver ceux qui apportent de bonnes nouvelles.
Amen !