
Prédications
Prier le Père avec et pour les autres Genèse 18,20-32. Luc 11,1-13
Les disciples, alors que Jésus vient de terminer sa prière, s'approchent de lui pour lui demander de leur apprendre à prier : " Apprends-nous à prier comme Jean l'a fait avec ses disciples". En cela ils se comportent vraiment comme des disciples. Et malgré cela, on peut être quelque peu étonné. Ils sont Juifs et sans doute ont-ils fait leur Bar Mitzvah, leur confirmation. Sans doute ont-ils appris à ce moment-là les rudiments de la prière ; ils connaissent les psaumes que l'on psalmodie tous les samedis au Shabbat, dans la synagogue. Sans doute connaissent-ils les prières que l'on doit prononcer aux moments importants de la vie, de la naissance à la mort. Mais ils demandent à Jésus de leur apprendre à prier, comme Jean Baptiste l'a fait à ses disciples. On pourrait en déduire que chaque rabbin a quelques formules particulières, quelques prières qui permettent de distinguer leur propre groupe, comme s'il y avait des écoles de prières. Et même s'ils connaissent celles des nombreuses prières de l'Ancien testament, ils veulent ressembler aux disciples de Jean Baptiste.
Peut-être souhaitent-ils ainsi entrer dans l'intimité de leur maître. Ils le voient prier, régulièrement, vraisemblablement de façon quotidienne. Et les évangiles nous le montrent en prière avant ou après des moments importants de son ministère, dans des lieux déserts, généralement sans témoin. Une seule fois, les disciples seront invités à être présents au moment de la prière de Jésus dans un lieu désert. La seule fois que trois disciples seront témoins de la prière solitaire de Jésus, c'est à Gethsémani, avant la passion. Et donc, c'est peut-être cela que les disciples demandent à Jésus : montre-nous ce que tu fais dans la prière.
Jésus, on peut le supposer à la lecture du texte qui nous est rapporté par Luc ou par Matthieu, a sans doute dû avec sa réponse, un peu frustrer, décevoir les disciples. Il leur enseigne une prière très brève, une prière toute simple, une simple formule de premier abord. Une prière qui à première vue n'a rien de très original parmi toutes les prières.
Mais il y quelques points à relever.
Tout d'abord, cette prière chez Luc nous surprend par une absence. Celle du "Notre" que nous avons l'habitude de prononcer au début de cette prière, et que l'on trouve chez Matthieu. Mais cette surprise nous invite à relever que ce début du "Notre Père" marque une rupture par rapport aux prières de l'Ancien testament. Dieu y est rarement interpellé comme "Père". On préfère s'adresser à lui dans des termes plus déférents comme Seigneur, ou Éternel... Jésus nous invite à une relation autre à Dieu. C'est à son Père que l'on s'adresse, avec la confiance d'un enfant. C'est au Père que l'on demande de sanctifier le Nom ; c'est au Père que l'on demande le pain, c'est au Père que l'on demande le pardon.
Avançons plus loin encore. Sans doute lorsque que Jésus donne cette prière, perçoit-il que la demande des disciples n'est peut être pas la bonne demande à ce moment-là. Que la question n'est pas de connaître des formules de prière particulières, mais comment, dans quel esprit, ou dans quelle "disposition de cœur" il est bon de s'adresser à Dieu.
C'est pour cela que Jésus rajoute immédiatement après, une petite histoire comme il a l'habitude de le faire pour illustrer son propos. "Si quelqu'un de vous a un ami et qu'il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire "ami, prête-moi trois pains car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, je n'ai rien à lui offrir..."
D'entrée, Jésus place la prière comme une histoire entre des amis. La prière, c'est une histoire d'amis. Nous avons l'habitude, les disciples sans doute aussi, de prier pour demander quelque chose pour soi, pour demander d'avoir un peu moins mal au dos le matin, pour demander que les choses de la vie quotidienne soient plus faciles, plus sûres, et c'est bien comme cela encore aujourd'hui, que très souvent, nous comprenons ce Notre Père.
Cette histoire d'amis nous éclaire sur les demandes centrales du "Notre Père" : Donne-nous le pain de ce jour. Que n'a-t-on pas écrit sur ces quelques petits mots. À quoi correspond le pain... Mais pour Jésus la question est ailleurs. La prière que l'on adresse au Père, ça n'est pas une prière que l'on adresse pour soi. La prière en général et le Notre Père en particulier, est une histoire à trois, une histoire d'amis. C'est une histoire d'enfants qui s'adressent à leur Père pour leurs prochains.
La prière, c'est donc une prière pour les autres, ça n'est pas une prière pour soi. Donne-nous du pain, donne-nous notre pain quotidien. Ce pain quotidien, c'est le pain que nous-mêmes nous voulons partager avec l'autre, avec l'ami qui vient à l'improviste, avec la personne que je rencontre et qui souffre. Le pardon que je demande pour moi, n'est possible que si j'accepte d'entrer dans une relation de pardon avec l'ami, le prochain.
Il n'y a pas de prière possible si ce n'est une prière d'intercession, une prière pour les autres. Lorsque nous prions, cela doit être pour les autres.
Alors bien sûr vous me direz, il y a des moments particuliers où l'on est dans une telle solitude que l'on ne peut que prier pour soi- même, lorsque l'angoisse vient. Et Jésus à Gethsémani a vécu cela aussi, c'est bien pour lui-même qu'il prie à ce moment-là. Mais dans le quotidien, et c'est bien de cela dont parlent les disciples à Jésus, alors la prière doit être une prière d'intercession. Cela ne veut pas dire que l'on ne doit pas prier pour enlever le mal de dos. Cela ne veut pas dire que l'on ne doit pas prier pour la guérison. Cela ne veut pas dire que l'on ne doit pas prier pour que les choses aillent mieux dans la vie de chacun d'entre nous. Cela veut dire simplement que chacun doit prier pour les autres. Il ne peut y avoir de prière que la prière d'intercession.
Et le texte de la Genèse lu tout à l'heure nous permet d'aller clairement dans ce sens. C'est un récit assez extraordinaire qui nous montre à quel point et jusqu'où vont l'amour et la compassion de Dieu. Dieu a entendu parler de Sodome et Gomorrhe, ces villes qui sont devenues les symboles absolus du péché. Dieu a décidé de détruire Sodome et Gomorrhe. Et voilà qu'Abraham intercède, négocie avec Dieu comme un marchand de tapis on a envie de dire. Il intercède auprès de Dieu pour qu'il ne mette pas à exécution son projet. Et l'on voit que Dieu est prêt à sauver des villes tout entières pour seulement dix personnes. Dix personnes, dans la tradition juive, c'est le nombre minimum de personnes, d'hommes nécessaires pour qu'il puisse y avoir un culte à la synagogue, au Shabbat. C'est ce que l'on appelle le miniane. Pour que l'on puisse prier ensemble, il faut qu'il y ait dix personnes.
D'une certaine manière dans ce récit-là, ces dix personnes, qui sont les dix personnes de la communauté, suffisent à faire changer l'avis de Dieu. Mais il faut qu'elles soient rassemblées, il faut qu'elles soient là pour l'intercession.
9 Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira.
10 En effet quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira.
Ces paroles prennent alors un tout autre sens. Oui, Dieu est prêt à répondre, il est prêt à répondre si la prière est une prière communautaire. Il est prêt à exaucer la demande. Il le fera, c'est une promesse, si cette prière est une intercession communautaire.
Et même si c'est quelque chose que nous avons énormément de mal à faire, nous devrions avoir nous, dans nos traditions, cette pratique. Nous avons du mal à prier, en communauté, les uns pour les autres, nous avons du mal à intercéder les uns pour les autres. Sans doute chacun le fait-il dans le secret de sa chambre, chacun le fait parlant de personne à personne, avec Dieu. Mais ici ce qui nous est demandé, c'est vraiment une prière communautaire. Que notre prière individuelle devienne la prière de l'Église. Et c'est comme cela que l'exaucement peut avoir lieu. Il nous faut apprendre à prier ensemble. Pas seulement le dimanche lors du culte, pas seulement de manière formelle, mais vraiment, intercéder au plus profond de nous-mêmes, les uns pour les autres.
Ce texte que nous avons lu se termine par un verset tout à fait extraordinaire, qui est le point d'orgue de l'histoire :
3 Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent.
Comme si toutes les prières se résumaient dans celle-ci. Donne-nous le saint Esprit... Peut-être que toutes les prières se résument dans cette demande. Car l'Esprit de Dieu qui vient sur nous, c'est cet Esprit qui justement nous permet de nous tourner vers les autres. C'est ce que nous avons lu dans les textes les dimanches précédents. Nous tourner vers les autres, nous tourner vers celles et ceux que l'on a l'habitude de rejeter, celles et ceux que l'on considère comme impurs, comme dans cette histoire de Samaritain. Ou celles et ceux que nous considérons comme inaptes à entendre et à participer à la prière du Seigneur, comme les femmes, Marthe et Marie, ou les enfants.
Le saint Esprit, c'est celui qui ouvre les portes de notre prière. Ainsi avec le saint Esprit, la prière du Seigneur, celle que nous répétons dimanche après dimanche change totalement.
Père... Nous nous adressons à notre Père parce que tous les hommes sont nos frères et nos sœurs et que c'est dans l'intercession de tous que nous pouvons nous adresser à lui. Nous le reconnaissons comme étant à part. Nous attendons la venue de son Règne. Mais nous sommes membres de l'Église, tous ensemble, les témoins de ce Règne qui a été inauguré en Christ. Nous demandons tous ensemble à Dieu de nous donner ce qui nécessaire pour soulager la faim et la souffrance de ceux qui nous entourent. Nous recevons le pardon parce que nous sommes prêts nous aussi, à le donner. Et peut-être la seule véritable demande qui nous ramène à nous, c'est "ne nous laisse pas succomber, ne nous livre pas à la tentation". Fais en sorte que la vie ne soit pas trop difficile et qu'elle ne soit pas une occasion de chute pour nous, mais surtout ne permets pas que nous nous perdions dans notre égoïsme.
Oui, aujourd'hui nous sommes invités à prier ensemble, pour les autres, à sortir de notre égoïsme quotidien. Et c'est comme cela que notre prière trouvera son exaucement.
Amen !