
Prédications
Dans sa vigne, Dieu embauche chacun au même prix. Matthieu 20/1-16
Il y a du rififi syndical aux portes du royaume des cieux. Au moment de la paye, les ouvriers ne sont pas contents. Sans doute envoient-ils leur délégué syndical pour négocier la chose avec le patron. En effet, il est inadmissible et totalement contre-productif que les ouvriers embauchés à la dernière minute et qui n'ont pas travaillé autant que les autres, reçoivent le même salaire que ceux qui ont travaillé toute la journée. C'est contre-productif à plusieurs niveaux. Tout d'abord pour le patron, c'est gaspiller l'argent qui serait bien utile à d'autres choses ! Mais c'est aussi contre-productif parce que si les ouvriers savent cela à l'avance, ils ne travailleront plus puisque aussi bien, ils gagnent autant en ne faisant rien qu'en travaillant toute la journée à la chaleur du soleil. Peu importe ! Le patron de notre histoire se moque bien de ces contingences, il a le droit pour lui. Il est juste ! Il a négocié le prix avec les ouvriers. Et le prix négocié correspondant à celui qui a été versé, personne ne peut se plaindre. Il peut négocier ce qu'il veut, avec chacun des ouvriers.
D'une certaine manière, cette parabole est très moderne par le sujet abordé. C'est bien souvent d'une manière comptable que nous abordons la question de la foi et du salut. Cela était vrai déjà à l'époque de Jésus.
Mais dans son développement et son message, cette parabole est scandaleuse, aussi, pour celui qui la comprend sur un plan comptable.
Cette histoire fait suite à une interpellation de Pierre. Pierre ! Encore lui ! C'est au verset 27 du chapitre précédent : "Seigneur, nous avons tout quitté pour te suivre. Qu'en sera-t-il pour nous ? " Autrement dit, quelle rétribution aurons-nous pour avoir tout quitté afin d'annoncer l'Évangile !
Il est bien évident que dans la tête de Pierre et dans celle des autres disciples, le martyr (celui qui témoigne sans faille) mérite une place d'honneur dans le royaume de Dieu. Toujours les hommes ont raisonné de cette manière, même dans l'Église. Jaugeant, pesant la valeur de chacun, chiffrant l'investissement des uns et des autres pour évaluer leur récompense, leur rétribution sous forme d'une grâce plus ou moins grande.
Nous le savons, la Réforme a pris naissance justement à cause de cette question là, parce que l'Église monnayait les grâces de Dieu : à celui qui a beaucoup péché on fera payer beaucoup pour que soit pardonné beaucoup. Les hommes ont toujours eu besoin de ce type de comptabilité. Ils ont toujours eu besoin de savoir sur quelle rétribution ils pouvaient compter.
Dieu, celui qui embauche, donne à chacun le même salaire. À chacun, la même rétribution. On ne peut pas spéculer sur la grâce, elle ne se divise pas, elle est une.
Alors me direz-vous, à quoi bon faire des efforts toute la vie ? Et certains se le sont dits dans l'histoire et l'ont même "mis en pratique". À une époque, certains attendaient jusqu'au dernier moment pour se faire baptiser, afin d'arriver au ciel dans la blancheur immaculée du baptême tout frais. On raconte ainsi que l'empereur Constantin, celui-là même qui pourtant a institué le christianisme dans tout l'Empire, s'est fait baptisé sur son lit de mort. À la lumière de cette parabole, il n'avait pas moins droit à la rétribution que les autres. Il n'avait pas moins droit à la grâce que les autres, même s'il était un "dernier venu".
Le royaume n'est pas le monde des hommes. La justice du royaume n'est pas une justice de rétribution. La justice du royaume c'est la grâce de Dieu voulue par Dieu pour tous, pour tous ceux qui acceptent l'embauche quel que soit le moment. C'est la grâce de Dieu pour tous ceux qui acceptent de rentrer dans son royaume. C'est bien de cela dont il s'agit. Il ne s'agit pas de savoir combien de temps on va travailler, combien de temps on sera dans la vigne. Il s'agit de savoir si on est DANS la vigne, ou hors de la vigne.
Il n'est pas question de travail d'ailleurs dans cette histoire, ou si peu ! Ce travail est seulement suggéré. Les uns et les autres sont appelés à aller dans la vigne. C'est pour aller dans la vigne que le salaire est proposé. Certains y sont de naissance (depuis le matin), d'autres y vont par conversion (au cours de la journée). On ne sait pas s'ils y vont pour tailler la vigne, s'ils y vont pour sarcler, s'ils y vont pour vendanger. Ils sont invités à être dans la vigne. Il n'est pas question de faire de savants calculs pour savoir à quel moment il vaut mieux entrer. Il s'agit d'entrer dans le royaume de Dieu pour recevoir le salaire. Il ne s'agit pas de savoir quelle force de travail on doit fournir et pour quel type de salaire. Il n'est question que d'être dedans ou dehors.
Pierre ne l'avait pas compris, et les autres disciples non plus. Pour eux, la grâce de Dieu est de l'ordre de la rétribution d'une action méritoire. Ils n'ont pas compris que pour eux, il s'agissait simplement d'être dans le royaume ou hors du royaume.
Le "travail" n'est qu'une conséquence. C'est parce que l'on est sauvé, c'est parce que l'on est dans le royaume, c'est parce que l'on a reçu la grâce de Dieu que l'on peut aller alors dans le monde, proclamer ce royaume, proclamer cette grâce.
Être dans le royaume c'est vivre avec bonheur et reconnaissance au bénéfice de la grâce de Dieu. Et mus par la force de cette grâce, nous pouvons accomplir l'œuvre pour laquelle nous sommes appelés dans la vigne du Seigneur.
C'est notre culte de rentrée et il ne pouvait pas y avoir de meilleure histoire que cette parabole-là. Nous sommes invités les uns et les autres à nous engager dans la vigne du Seigneur pour annoncer son royaume. Non pas pour gagner ce royaume, non pas pour conquérir un salaire sous forme de grâce particulière de la part de Dieu. Mais parce que cette grâce nous est acquise une fois pour toute en Jésus Christ. Et c'est à cause de cette grâce que nous pouvons nous engager dans la vigne du Seigneur.
Les derniers sont les premiers, les premiers sont les derniers. Il n'est pas question de hiérarchie ou de préséance, ce verset final rappelle que toutes les hiérarchies sont bousculées. Aux yeux de Dieu, il n'y a que des filles et des fils, enfants de Dieu qui ont reçu la grâce en Jésus Christ et qui sont appelés à la vivre pleinement, aujourd'hui et demain.
Amen !