
Prédications
Avancez en eau profonde, jetez vos filets, et le Seigneur fera le reste. Luc 5/1-11
Ça a été un sacré coup de filet ! Et on peut comprendre que Simon et ses amis ont eu du mal à en croire leurs yeux. Et l'on peut supposer que lorsqu'ils ont raconté cette aventure autour d'eux, tout le monde s'est un peu moqué d'eux en disant "encore une histoire de pêcheur qui attrape toujours les plus gros poissons du monde !".
La surprise est d'autant plus grande que la personne qui est à l'origine de cette pêche miraculeuse n'est pas un professionnel. C'est un prédicateur, on dit qu'il est charpentier ; et il ne connaît sans doute rien à la pêche. Les pêcheurs, les vrais, avaient travaillé toute la nuit. Eux ils connaissent les coins poissonneux, ils savent lire dans le temps pour savoir où vont se rassembler les poissons. Ils avaient pêché toute la nuit sans rien prendre. Et là, simplement, d'un coup d'un seul voici que les filets sont pleins à craquer, voici que l'on remplit deux barques, et qu'il y a dans les filets l'équivalent du fruit du travail de nombreux pêcheurs. Peut-être même sont-ils un peu angoissés, et se demandent-ils jusqu'où il y en aura. La barque elle-même ne va-t-elle pas sombrer ?
Cette histoire nous parle de la mission. C'est comme cela qu'on l'a compris sans doute depuis les premières fois où elle a été racontée. On connaît les symboles ; la barque est le symbole de l'Église :; les filets représentent la prédication ; les poissons, la foule des convertis. C'est d'ailleurs en faisant référence à cela que Calvin termine son commentaire sur ce récit chez Luc : "... Il n'y a point de doute que l'allusion de la pescherie ne soit fort convenable au propos de la prédication de l'Évangile. Car les hommes sont errans et esgarez en ce monde, commes en une grande mer plene de trouble et de confusion, jusques à ce qu'ils soyent recueillis par l'Évangile."
Oui, cette histoire nous parle de la mission et elle nous engage à y réfléchir. Comme les histoires de pêche, il faut se méfier des propos qui sont trop entendus, trop connus. Il faut essayer de regarder dans cette histoire de Luc ce qui peut nous interroger.
Tout d'abord, les disciples qui sont là ne sont pas encore des disciples au sens propre du terme. C'est après cette histoire-là que chez Luc ils vont suivre, abandonner leurs filets, leurs barques, et suivre Jésus. Simon et ses frères ne connaissent ce Jésus que par ouïe dire.
Et ensuite, si ce texte parle d'évangélisation, l'évangélisation ici c'est le Christ lui-même qui la fait, c'est Jésus. C'est Jésus qui est obligé de monter dans une barque parce qu'il est assailli de toutes parts par une foule trop nombreuse. C'est ce Jésus lui-même qui annonce un Évangile différent, nous l'avons vu les semaines précédentes, un Évangile qui étonne, un Évangile qui annonce la grâce de Dieu pour tous. Dans la foule présente, il n'y a pas les gens de la synagogue. Nous avons vu qu'à Nazareth, ceux-là avaient eu du mal à entendre Jésus. Non, c'est le tout-venant qui est là. C'est le tout-venant qui suit Jésus pour écouter cette parole qui libère et qui réconforte, mais aussi peut-être plus prosaïquement, qui attend de la part de ce Jésus, une guérison, lui dont on sait qu'il a l'habitude de faire des miracles, joignant ainsi le geste à la parole.
Ici ce ne sont pas les disciples qui rassemblent les foules. Les disciples, nous le voyons dans ce récit, sont fatigués d'avoir travaillé toute la nuit pour rien. Ils veulent bien obéir à ce rabbi qui leur semble peut-être un peu fou, mais s'ils le font, c'est sans illusion. Et le miracle se produit, un miracle qui n'est pas leur œuvre, un miracle qui est l'action même du Seigneur.
Aujourd'hui ce texte nous interpelle. Nous avons notre journée missionnaire. Nous sommes préoccupés par l'annonce de l'Évangile dans le monde. Et bien souvent nous sommes comme les disciples, un peu fatigués. Fatigués de travailler dans la nuit de ce monde, sans résultat ; fatigués de jeter les filets sans voir le fruit de notre travail, fatigués de vivre notre foi et de voir que cet engagement, cet Évangile que l'on annonce, n'a que peu d'échos dans le monde qui nous entoure. Au nom de cette Bonne Nouvelle qui libère, nous aimerions agir, nous aimerions aider ceux qui souffrent, mais nous nous rendons compte, mais nous nous rendons compte que même là la concurrence est grande et que de nombreuses personnes, de nombreuses associations occupent le terrain de ce que nous avons l'habitude d'appeler "la diaconie". Et bien souvent nous ne savons plus quoi faire et parfois nous ne savons plus vraiment au nom de quoi nous le faisons.
Et peut-être avons-nous envie comme Simon, d'abandonner, de nous reposer, de nettoyer nos filets. Et pourtant, jour après jour, le Seigneur nous appelle à avancer en eau profonde et à jeter nos filets pour que nos barques se remplissent.
Mais ce texte nous invite à rester à l'écoute, à l'écoute du seul maître qu'il nous faut suivre, le Seigneur. Et d'accepter ce qu'il nous demande, même si cela peut sembler absurde. Alors à n'en pas douter, le miracle arrivera. Et ce ne sera pas notre miracle, ce sera le miracle du Seigneur.
Qu'est ce que l'évangélisation ? Nous avons l'habitude de dire que c'est proclamer la parole, aller par les routes, sur les places. C'est annoncer cet Évangile, pensant que par notre prédication nous attirerons de grandes foules. Ce texte nous apprend que nous, disciples, nous ne pouvons rien par nous-mêmes. Que la grande foule, c'est le Seigneur lui-même qui la rassemble. C'est lui qui est porteur de cette Bonne Nouvelle de libération, de cet Évangile de grâce. C'est lui qui par ses gestes et par ses actes, guérit ; remet debout ceux qui s'approchent de lui.
Les disciples sont ceux qui simplement obéissent aux ordres que ce maître leur donne.
Amen!