Prédications
Le salut est un engagement personnel, immédiat et individuel. Ésaïe 66/18-21 Luc 13/22-30
Jésus se met en route vers Jérusalem. Il marche vers son destin, vers la croix.
Si Luc donne ici cette précision, c'est qu'elle a toute son importance. Elle éclaire les passages qui suivent. L'avènement du royaume passe par la croix.
Sur cette route vers Jérusalem, Jésus croise un homme, un homme sans doute inquiet, inquiet pour lui-même et peut-être pour les autres. Il pose la question que tous les prêtres et les ministres de l'Évangile, ont souvent entendue : " ceux qui seront sauvés, seront-ils nombreux ? " L'entrée dans le royaume, le salut à vrai dire, est-il le destin de tous ou seulement de quelques-uns ?
Pour celui qui questionne Jésus, il est certain que cela dépend de Dieu, c'est lui qui décide souverainement du sort de chacun. Cet homme rapporte là ce qu'il a retenu de son catéchisme, de son enseignement religieux, ce qu'il entend dire autour de lui. Au regard de toutes les exigences de la loi, il ne peut y avoir que peu d'hommes sauvés, que peu qui auront une place dans le royaume.
Dans un premier temps on peut remarquer que cet homme ne demande pas à Jésus : "est-ce que moi, je serai sauvé ? " Il pose une question très impersonnelle : "Ceux qui seront sauvés, seront-ils peu nombreux ?". Ensuite, l'objet de sa question, le salut, est compris dans perspective lointaine. Le salut pour lui, semble être une réalité à venir, ça concerne le futur. Il ne demande pas : "Suis-je sauvé ?".
Pour cet homme, la chance de salut consiste à se placer dans une foule nombreuse de personnes sauvées. La possibilité d'être sauvé c'est de faire partie d'un peuple, d'une masse. Il espère pouvoir par la foule, dans la foule, caché par la foule, échapper au jugement de Dieu. Il le sait, la justice de Dieu est implacable et s'il lui prenait l'envie de trier les bons et les mauvais, il y aurait de fortes chances qu'il reste, lui, homme pécheur, sur le carreau. Pour cet homme, mais sans doute aussi pour de nombreuses personnes de l'époque de Jésus, être sauvé c'est faire partie du peuple de Dieu. Le salut est collectif.
Cet homme exprime une forme d'ambiguïté. Celle-ci réside dans la contradiction entre le fait d'appartenir au peuple élu, donc au peuple des sauvés, et le fait de ne pas appliquer la loi et donc d'être d'une certaine manière sous la menace du jugement de Dieu.
Ambiguïté aussi à cause de ce qu'on appelle le caractère eschatologique selon lequel le jugement ne viendra qu'à la fin des temps, c'est à dire dans un futur très lointain.
Pour cet homme comme pour les juifs de l'époque, le salut est une réalité lointaine, qui suscite une crainte diffuse. Les actions présentes ont des conséquences dans un futur lointain. Toute la conception du monde est soumise à cette vision des choses. Ce que l'on appelle l'enfer, le Shéol, est un lieu neutre, c'est un lieu où les âmes attendent le retour du messie, attendent le jugement final. Il n'y a pas de séparation entre les âmes bonnes et les âmes mauvaises, il n'y a pas de distinction entre ce qui est bon ou mauvais. Le Shéol ou l'enfer est un lieu neutre où les âmes attendent le jugement à venir.
L'homme pense donc à un salut futur et lointain dont il pourrait bénéficier à cause de son appartenance au peuple de Dieu. C'est cette appartenance au peuple de Dieu qui fait débat au début de l'histoire de l'Église, lorsque Luc écrit son Évangile.
Pour Jésus la question n'est pas de savoir si il y aura beaucoup ou peu de sauvés. La grande question, c'est de savoir si l'on entre maintenant, individuellement, chacun, dans le royaume.
Et il exhorte cet homme à se battre, à lutter, et le terme est très fort, à lutter jusqu'à la mort, à combattre jusqu'à l'agonie, pour entrer maintenant par la porte. Hériter du royaume c'est suivre Jésus sur le chemin qui mène à la croix.
Cet effort, cette lutte, c'est aujourd'hui qu'il faut les entreprendre. Il faut dès maintenant prendre parti et ce choix n'est peut-être pas si simple.
À un futur de la mort et du jugement, Jésus répond par un impératif, par un présent du choix. Le salut n'est pas une réalité future, c'est une tragédie qui se joue maintenant, dans laquelle l'homme est le principal acteur. Il ne se noie pas dans la masse, mais il doit lui, être mobilisé. Il doit lui, lutter pour entrer par la porte. Et cette porte est étroite. Le salut, c'est un par un. On n'entre pas dans le royaume en foule anonyme. C'est individuellement, par un engagement personnel que je passe cette porte. Seul-e moi-même je peux prendre la décision d'entrer.
La porte est étroite et pour pouvoir y passer, il vaut mieux ne pas être alourdi de bagages énormes. Il faut pouvoir se faufiler, maigrir, abandonner tout ce qui fait masse et volume. Lutter jusqu'à l'agonie, ce n'est pas lutter contre les autres, c'est lutter contre soi-même, abandonner ses idées reçues, abandonner ses idoles, ses gloires, son égoïsme, sa prétention à un droit personnel à ce royaume. Il faut, en quelque sorte, se battre contre l'obésité spirituelle, se dégonfler dira Paul à sa manière en disant qu'il ne faut pas se vanter. Ensuite, ce qu'il ne faut pas oublier, et le rappel de la Passion nous l'indique fortement, c'est que la porte, c'est Jésus lui-même. Et le combat, c'est de marcher à sa suite.
La fin du texte fait directement référence à ce passage du livre d'Ésaïe que nous avons lu. La porte est étroite et pourtant il en viendra de l'Orient, de l'Occident, du Nord et du Midi. Et tous ils se mettront à table dans le royaume de Dieu. Le prophète Ésaïe va plus loin encore en disant que Dieu choisira parmi les nations des prêtres et des lévites. Il choisira parmi les nations, parmi les païens, parmi les étrangers, celles et ceux qui pourront dans le temple du Seigneur célébrer le culte. Et il y a en cela une vraie remise en question de tout ce que le peuple d'Israël, mais aussi les chrétiens, pouvaient penser à l'époque : seuls les membres du peuple de Dieu, seuls ceux qui sont de la famille ont droit au Salut.
" Non ", dit Jésus, " Non " dit Ésaïe, le salut est donné à tous, d'où qu'ils soient et d'où qu'ils viennent.
Ce texte nous interpelle nous très personnellement, dans notre questionnement sur le salut. Il est vrai que nous avons tendance, comme cet homme, à interroger Dieu en lui disant : "ceux qui sont sauvés, seront-ils nombreux ou pas ? ", avec consciemment ou inconsciemment cette autre question : "avons-nous une petite chance de faire partie du nombre ? "
Eh bien non, la question du salut n'est pas une question de nombre, ça n'est pas non plus une question de date. La question du salut, c'est de faire un choix maintenant, chacun, individuellement. Peu importe le nombre, tous sont appelés et même si la porte est étroite, tous ont une chance de rentrer dans le royaume. L'invitation qui nous est faite, ça n'est pas de manger et de boire devant le Seigneur, en gardant ses distances, c'est de manger et de boire avec lui. C'est de rompre la distance que nous avons avec lui, de nous engager, de nous engager fermement, sans arrière-pensée, pour son Évangile.
Amen !