Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

La Tempête apaisée, De Saussure

Méditation






Bonne nouvelle pour nos folies, collectives ou individuelles Mc 5/1-20

Remarques à propos de ce texte :


1 Ce récit n'apparaît jamais dans nos lectures du dimanche, pourtant il est rapporté par les trois évangiles synoptiques. Est-ce une mise à l'écart ? Peut-être ce texte raconte-t-il quelque chose qui nous est difficile à entendre à nous en tant que groupe.

2 L'évangile de Marc est très court, et ses récits y sont plutôt laconiques. Par exemple dans cet évangile, l'histoire de la tentation de Jésus au désert ne dure que deux versets. Mais ici le récit est très développé, on a vingt versets pour cette histoire alors que Matthieu n'en présente que six, et Luc, treize. Marc, plutôt sobre d'habitude, (on le lui a assez reproché) multiplie les détails en les grossissant même et on peut penser que pour lui cette histoire a une portée assez grande.

3 Beaucoup de choses dans ce récit déconcertent. En vra c: on ne peut identifier avec certitude le lieu géographique où se passe ce récit ; la description du possédé est bizarrement très détaillée, insistante, surréaliste ; l'incident du troupeau de porcs est très étrange aussi, fantasque. On s'étonne également de la réaction de Jésus qui à la fin de l'histoire refuse que l'homme libéré le suive.

4 Ce texte comporte aussi quelques incohérences : au verset 1 le fou accourt vers Jésus alors qu'au verset 6 il le voit de loin. Au verset 14 les gens de la ville sont avertis par les gardiens alors qu'au verset 16, ils sont informés par ceux qui ont vu. D'après le début du récit Jésus arrive avec ses disciples, mais ensuite les disciples disparaissent complètement de l'histoire.

Avec son côté spectaculaire et très vivant, ce récit a tout d'un récit populaire.

Quelques éléments significatifs pour décrypter le texte

La région : elle est difficile à préciser et il y a des divergences entre les manuscrit : on a pu parler de Gadara situé à 9 km du lac de Tibériade, ou de Gérasa à 54 km de ce même lac. On penche plutôt pour la deuxième hypothèse. Les manuscrits situant le récit à Gadara donc dans une ville proche du lac de Tibériade, expriment sans doute la réticence des Pères de l'Église à imaginer Jésus intervenir dans un territoire profondément païen. Mais au fond peu importe, l'important à retenir c'est que tout de suite après avoir affronté la mer et donc le lieu du chaos et des monstres, Jésus débarque en terre érangère et païenne ; il débarque dans un pays où règnent plus ou moins les démons sont rois, où les gens ne sont pas liés par la loi de Moïse et par une alliance avec Yahvé; et où les habitants ne se sentent pas spécialement humiliés de vivre sous la tutelle de l'occupation romaine. Ils n'attendent pas non plus de roi sauveur, ils n'espèrent pas la venue du Messie d'Israël. Rien ne les "prépare" donc à cette venue de Jésus sur leur territoire.
Pour Marc, si Jésus met le pied en territoire païen, cela signifie très clairement que le Règne de Dieu va s'approcher aussi de ces gens-là, même s'ils n'ont aucune idée de ce qu'est le Règne de Dieu. Pour Marc, le salut est le même pour tous, il est pour tous. C'est peut-être la raison pour laquelle ce récit est assez développé dans cet évangile.

L'homme possédé ; Il est connoté très négativement et cumule "les imperfections" : non seulement il habite en territoire païen, mais en plus, il vit à l'écart du monde des vivants, dans un lieu impur ; pour les Juifs en effet le cimetière c'est le lieu par excellence de la souillure rituelle. En plus, non loin de lui vit un troupeau de porcs, impurs également aux yeux des Juifs. Rien ne peut le protéger, pas même les chaînes avec lesquelles certains ont tenté de l'attacher. On peut dire aussi qu'il a franchi les limites de l'inhumanité : il habite avec les morts et ne s'exprime plus que par des cris (donc il est sans parole). Il détient une force surhumaine impressionnante et quasiment sacralisée. Tout ce qu'on a réussi à faire avec lui, c'est de le lier avec opiniâtreté à de nouvelles chaînes. Et à chaque fois, il les a brisées. Il reste prisonnier de sa folie autodestructrice. Autrement dit, il est dans une dynamique de mort, il répète inlassablement le même scénario et s'y enferme. Et en psychologie, la compulsion à la répétition a quelque chose à voir avec la pulsion de mort.

L'importance du nom De façon clairvoyante, le démon nomme Jésus par son nom. Et le texte raconte que Jésus s'adresse à l'homme possédé en lui demandant aussi son nom. Le nom, c'est la personne, c'est son identité, c'est ce qui la relie à une famille, une maison, un groupe. Or, à force d'ordres et de contraintes répétées, cet homme n'a plus de nom, il n'est plus personne. Ou plutôt il est Légion puisque c'est ainsi qu'il se nomme dans l'histoire quand Jésus lui demande son nom, c'est-à-dire il est une personnalité sous l'emprise d'une "gendarmerie de diables", comme disait Calvin. Il ne peut pas dire "je", car il est pluriel, il n'est plus sujet singulier. D'ailleurs dans toute la narration, les pronoms personnels sont utilisés de telle sorte que parfois le lecteur est embrouillé et on doit "remonter le long de la phrase" pour retrouver qui parle ; même le texte semble parfois hésiter entre le pluriel et le singulier, ce qui entretient une certaine confusion, un étrange manque de repères. Et là on peut se demander si cet homme ne porte pas la folie de beaucoup (d'où cette confusion), s'il ne porte pas la folie de tout un groupe, s'il n'a pas pris sur lui une folie collective qui ne lui appartient pas en propre, qui n'est pas vraiment la sienne.

Autre compréhension possible encore : l'homme est malade à cause du regard que les autres portent sur lui. Les autres voient en lui un aliéné et un fou, il est donc devenu fou et aliéné. "Je peux dire "je" car d'autres me disent "tu", affirme Albert Jacquart. La guérison qu'apporte Jésus, consisterait alors à inciter les autres à changer le regard qu'ils portent sur cet homme. Et ceci expliquerait les résistances de la foule qui s'excite, craint et supplie Jésus de s'en aller. La foule a peur car Jésus pointe du doigt ses fonctionnements collectifs qui sont destructeurs pour cet homme, et c'est quelque chose d'insupportable pour cette foule. La présence de Jésus déstabilise le groupe, elle fait "exploser" son fonctionnement, elle oblige à transformer toute une organisation sociale.

On peut voir dans ce récit un autre aspect collectif possible, selon un versant plus socio-économique : Jésus est entré dans un territoire païen qui est occupé par les Romains. On peut penser que pour nourrir l'armée et ses légions, les gens de cette région ont développé l'élevage des porcs de façon intensive, ce qui explique le très grand nombre de porcs dans le troupeau, deux mille. Ce développement intensif est impensable en Israël puisque pour le peuple d'Israël, le porc est impur. Mais dans la région païenne, cet élevage a provoqué un véritable essor économique et tous les gens sont accaparés par ce commerce juteux. Priorité à la croissance (ça ne vous rappelle pas quelque chose de très actuel ?), si bien que les préoccupations de production dominent et prennent le pas sur les préoccupations pour l'humain.
On peut imaginer que tout l'aspect relationnel de la vie était mis de côté dans cette population. Or les relations aux autres, c'est ce qui nous permet d'être des sujets, des sujets parlant notamment. Et on peut penser alors que l'aliéné de ce texte, c'est celui qui est malade pour tous les autres, parce qu'il qui porte la déshumanisation de tous les autres. Ce sont les autres qui d'une certaine manière l'ont rejeté dans les lieux de mort. La possession maléfique de cet homme exprime, reflète, symbolise, porte celle de toute une population qui s'est soumise aux nécessités économiques et financières.
Le fou a une fonction sociale et c'est pour cela qu'il y a des résistances après la guérison de l'homme : il vaut mieux qu'un seul porte la maladie à la place de tous les autres, cela permet aux autres de rester dans la "normalité". Plus trivialement encore, si Jésus quitte le territoire comme les gens le lui demandent, l'activité économique déshumanisante pourra reprendre...

Sans doute les raisons de l'aliénation de cet homme sont-elles multiples et entremêlées. Mais selon moi elles ont toutes une racine collective, elles sont liées au fonctionnement social de la population ; peut-être est-ce pour cette raison que ce texte biblique apparaît si rarement dans nos plans de lectures dominicales... car il est un peu rude, car il pointe de manière assez dure quelque chose de nos fonctionnements collectifs à nous, car il dénonce certaines de nos façons d'être ensemble, de vivre ensemble. Et là je pense à tous nos boucs émissaires.

Quoiqu'il en soit, il suffit alors qu'un homme comme Jésus s'approche et reconnaisse dans le possédé, une personne capable de dire "je", pour que tout change. Jésus se montre capable de briser avec autorité les chaînes les plus lourdes, les servitudes les plus implacables. C'est sa parole qui va guérir et permettre à l'homme d'accéder à l'existence, d'accéder à l'état de sujet. Sa parole qui lui demande comment il s'appelle et donc qui il est. Sa parole toujours, qui à la fin du texte l'incitera à témoigner, ce qui est encore une façon de susciter chez l'homme une parole personnelle : va et annonce-leur. Et si Jésus refuse de garder l'homme auprès de lui à la fin de l'histoire, sans doute ne veut-il pas créer une nouvelle dépendance pour l'homme guéri. Il le renvoie vraiment réintégrer le monde des vivants dont il était rejeté. Mais il l'envoie porteur d'une mission, libre cette fois d'aller vers les autres et de témoigner. Pour Marc, c'est sans doute l'annonce, le prélude de la prédication future de l'Église.

Pour finir, j'aimerais en venir au concept de "démon". Existent-ils vraiment ces démons ou ne font-ils que symboliser nos folies humaines, les servitudes qui nous possèdent ? Ou bien encore sont-ils des forces maléfiques sur lesquelles nous transférons, projetons tout ce qui nous gène ? Au fond cela n'a pas vraiment d'importance dans cette histoire du moins. L'essentiel pour Jésus dans sa rencontre avec le possédé, ce n'est pas de savoir si les démons existent vraiment. Jésus rejoint cet homme là où il se trouve, là où il en est. L'essentiel pour lui c'est que les hommes soient délivrés de "leurs démons" ; qu'ils soient en tout cas délivrés de tout ce qui les empêche de vivre pleinement, ce tout qui les empêche d'être eux-mêmes délivrés de leurs peurs et de ces possessions où ils ne s'appartiennent plus. Ce qui importe c'est qu'à cause du Christ, comme à la fin de cette histoire l'homme se retrouve libéré, apaisé, vêtu dans son bon sens, sorti de son cauchemar et de ses cimetières.
Claudine Wendenbaum

Appelle-moi par mon nom
Et je vivrai !
Appelle-moi par mon nom
Et je serai !
Tu m'arracheras à mon chaos,
Tu me feras surgir du fond des temps,
Tu me tireras de l'informe
Jusqu'à mon aujourd'hui façonné
Et tu me reconnaîtras
Dans ma tunique de peau
Ton œil me donnera contours et densité
Et j'habiterai mon corps
Alors d'un geste d'autorité,
Tu me lèveras de terre
Et je me tiendrai debout face à toi
Pour chanter ton nom !
Seigneur de ma vie !
Suzanne Schnell, traces vives, Labor et Fides p. 35

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