
Prédications
Une Parole qui dé-range et qui nous met en mouvement Néhémie 8/1-10 Luc 1/1-4 et 4/14-21
"Car tout le peuple pleurait en entendant les paroles de la Loi".
C'est avec une grande émotion que le peuple d'Israël entend la lecture de la Torah, cette lecture qui est faite de manière continue, manifestement pendant plusieurs jours. Il faut s'imaginer le peuple d'Israël au retour de l'exil, aux portes de Jérusalem encore en ruine avant que ne soit entreprise la reconstruction des murailles, il faut s'imaginer le peuple entendre en lecture continue cette Torah, ces cinq livres du Pentateuque. Visiblement d'après ce que l'on lit, ce fut "lecture" le matin, "explication" l'après-midi, et cela sûrement pendant plusieurs jours. Avec courage, avec fermeté, avec joies et pleurs, le peuple redécouvre la Parole que Dieu lui adresse, redécouvre la Parole qu'il a adressée au peuple d'Israël depuis les origines.
Pourquoi des pleurs ? Des pleurs de joie sans doute, joie de se retrouver à nouveau sur la Terre Promise. Des pleurs de deuil aussi parce qu'ils se rendent compte à la lecture de la Torah, que c'est par leur propre faute, pour avoir oublié la Parole de Dieu, que tous les malheurs qui se sont abattus sur Israël, sont arrivés.
Ce chapitre 8 du livre de Néhémie résonne comme une sorte de liturgie. On a l'impression d'y voir la description du culte à la synagogue. Avec l'estrade du haut duquel on lit la Torah, mais du haut duquel aussi le rabbin ou toute personne habilitée, va faire un commentaire de cette lecture. Et puis il y a les répons, les prières, les chants, les chants de louanges et les chants de supplications qui sont comme autant de réponses de l'assemblée à la lecture, à l'explication, à la réception de la Parole de Dieu.
À Nazareth, Jésus entre lui aussi à la synagogue. Et c'est sans doute une liturgie semblable qui va être suivie. Jésus est une personnalité connue, sa réputation n'est plus à faire. C'est l'enfant du pays, certains disent peut-êre même que c'est l'enfant du pays qui a réussi ; d'autres peut-être veulent savoir "ce qu'il a dans le ventre". Aussi tout naturellement, est-il invité à faire le commentaire de la Parole de Dieu. Ça n'est pas la Torah qui lui est présentée, mais le livre du prophète Ésaïe.
Il lit, et son commentaire est très court. Quelques mots seulement : " Aujourd'hui cette Écriture est accomplie pour vous". Alors que l'assemblée visiblement attendait un discours docte, théologique, un commentaire savant sur le texte du prophète Ésaïe, ou pour le moins une justification de son ministère et de sa prédication. Et voilà que Jésus semble se mettre en avant en affirmant pour lui-même qu'il est l'accomplissement de cette Parole du prophète, suggérant même qu'il suffit de regarder au dehors ce qui se passe, qu'il suffit d'écouter, de se rendre compte de sa réputation qui le précède partout, de voir comment les miracles se multiplient partout où il se rend pour comprendre qu'il est lui le Messie annoncé et attendu.
Quelle prétention. On peut facilement imaginer que ce n'est pas avec la même joie que celle du peuple d'Israël quand Esdras lisait la Loi que ce discours de Jésus est reçu au sein de la synagogue. Au contraire il est accueillie par des questions indignées. Comment, lui que l'on connaît depuis toujours, lui qui est le fils du charpentier, comment peut-il ainsi prétendre incarner lui-même la messianité qu'il semble vouloir proclamer ?
À la fin de cet épisode, Jésus sera chassé de sa propre patrie, presque lynché, tant il est vrai que nul n'est prophète en son pays.
Mais c'est d'un malentendu dont nous parle ce récit. Un malentendu entre les fidèles de la synagogue et ce Jésus qui proclame la Parole de Dieu.
Contrairement au peuple d'Israël au retour de l'exil, c'est d'une manière conventionnelle et confortable que, Shabbat après Shabbat, on a envie de dire dimanche après dimanche, l'assemblée se réunit pour entendre une Parole convenue, déclinée sur tous les tons et sans surprise. Une Parole qui n'étonne plus, une Parole qui ne choque plus, une Parole qui ne remet plus en cause la vie de celui qui la reçoit. On entend des paroles de sagesse, bien sûr. On entend des exhortations, sans doute. On entend des mises en garde, probablement. Peut-être même le rabbin, chaque Shabbat, remet-il les points sur les i. Mais enfermé dans l'habitude, on n'arrive plus à entendre vraiment, on n'arrive plus à être mis en mouvement par cette Parole.
Et lorsqu'une parole différente survient, une parole neuve et différente, une parole "d'autorité" dit l'Évangile, on est choqué, on ne supporte pas, on ne supporte pas ce bousculement parce qu'il nous prend au dépourvu. On a du mal à accepter la Parole de Dieu quand elle nous prend à l'improviste. Le peuple d'Israël au retour de l'exil, lui, attendait quelque chose. Il attendait de la part du Seigneur une lumière, une parole qui lui permette d'avancer, qui redonne du courage.
Il semble qu'à l'intérieur de la synagogue de Capharnaüm, cette attente n'existe pas. Elle est même peut-être rejetée, abandonnée aux illuminés. Cette attente, elle est à l'extérieur, au dehors, elle est dans cette foule hétéroclite de gens qui bien souvent sont considérés comme impurs, considérés comme des gens de peu. Ces gens-là suivent Jésus partout où il va, parfois même ils le précèdent car ils ont envie d'entendre la Parole, cette Parole qui les soulage, cette parole qui les guérit, cette parole qui leur permet d'être debout.
Dans la synagogue, Jésus parle sans doute moins de sa personne que de la puissance de la Parole de Dieu, s'inscrivant ainsi dans la lignée des prophètes.
Aujourd'hui comme Luc nous entendons nous aussi cette parole. Luc parle à Théophile. Théophile, c'est "celui qui aime Dieu". Théophile, c'est tous ceux qui aiment Dieu, c'est les membres de l'Église, c'est nous tous, du moins je l'espère. C'est tous ceux qui sont attentifs et qui attendent peut-être une Parole.
Mais sommes-nous prêts, comme le peuple d'Israël au retour de l'exil, à entendre une Parole différente ? Qui nous invite à une conversion ? Sommes-nous prêts, comme la foule des campagnes de Galilée, à entendre une Parole qui nous mette en mouvement et qui nous guérisse ? Ou sommes-nous comme ces habitués de la synagogue, qui finalement connaissent trop bien ce Jésus de Nazareth, ou tout au moins croient le connaître parce qu'il fait partie de la famille, parce qu'ils l'ont vu naître et grandir ? Ne sommes-nous pas comme ces gens-là, peu disposés à entendre une Parole nouvelle qui puisse les mettre en mouvement ? Mais en nous mettant en mouvement, peut-être va-t-elle nous bousculer un peu trop ?
Aujourd'hui c'est dans cette alternative que nous sommes placés. Chacun-e doit se déterminer en son âme et conscience devant cette Parole. Et d'une certaine manière, le choix qui est proposé, c'est le choix qui est donné dans le livre du Deutéronome chapitre 30 versets 15 à 20 : Vois : je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, (...) Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance ...
Ainsi le Jésus qui est dans la synagogue de Capharnaüm, ne prétend pas tellement être le Messie. Ce n'est pas lui en tant que Jésus qui est important. C'est la Parole qui est prononcée. La seule chose qui compte, c'est la Parole de Dieu qui fait grandir et qui rend libre.
Amen!