Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications




Christ, la faiblesse de Dieu qui ouvre à un avenir  Marc 9/30-37

Ce n'est pas seulement un enseignement que Jésus donne. Jésus apparaît de plus en plus incompris de ses disciples, de plus en plus décalé, isolé. Les disciples ne sont pas sur la même longueur d'ondes que lui, et vous le voyez dans le texte que nous venons de lire. C'est comme s'ils n'arrivaient pas à imaginer la réalité de la Passion annoncée, comme s'ils n'arrivaient pas à imaginer quelles en sont les conséquences.
L'attitude qu'implique l'adhésion à l'Évangile, suivre le Christ, est incompréhensible pour les disciples. Ce que Jésus demande à ses disciples, c'est de se considérer comme virtuellement morts, morts à eux-mêmes et mort au monde, dans une société où chacun-e doit exister, tenir une place clairement marquée, où l'on doit être le plus fort, le plus grand dans une sorte de protocole préétabli. Il y a en haut les chefs, les rois, et ensuite les ministres. À l'époque de Jésus il y avait ensuite les prêtres, les lévites et tout en bas de la hiérarchie, en fonction d'échelles de pureté et d'impureté, se trouvaient les intouchables les fossoyeurs et les lépreux.
Dans la société de l'époque de Jésus, chacun avait sa place marquée de manière quasi immuable. Il fallait donc que les disciples aussi trouvent leurs marques, établissent une hiérarchie.
Et c'est le sujet de la discussion qu'ils mènent entre eux, comment chacun se situe-t-il sur cette échelle sociale... Et il est vraisemblable que cette question a créé une compétition, peut-être même des discussions violentes dans le dos du maître. Il ne faut pas simplement penser que Jésus a pu lire dans les pensées de ses disciples. Il n'est pas sourd et il a bien entendu ce qui se passait derrière lui.

Être le premier... C'est l'une des plus anciennes, des plus fortes aspirations humaines. Les biologistes disent même que c'est cela qui a sans doute permis à l'homme d'apparaître il y a plusieurs centaines de millions d'années. C'est sans doute ce principe même qui est à la base de la sélection naturelle. C'est sans doute ce principe qui est le moteur même de la vie.

Et il ne faut sans doute pas chercher plus loin pour savoir pourquoi on cherche toujours à être le meilleur, le plus fort, pourquoi les athlètes jouent à celui qui courra le plus vite, celui qui sautera le plus haut, qui cherchera à monter sur la plus haute marche du podium. Et lorsque les limites physiques naturelles sont atteintes, on essaye par des moyens artificiels de dépasser ces limites même. Et cela vaut pour tous les sports.
Et cela vaut aussi pour le monde économique. Les fabricants rivalisent d'ingéniosité, d'astuce, de publicité, pour convaincre le public que leur produit est bien meilleur que celui de l'autre, que la lessive X lave plus blanc que la lessive Y.
Et les États eux-mêmes sont toujours en train de se mesurer, ceux-là auront les plus beaux buildings, ceux-ci auront l'économie la plus puissante, ces autres auront les savants les plus savants, ou les sportifs les plus sportifs. Et sans doute l'une des compétitions qui traduit le mieux cette idée de concurrence entre États, c'est la désignation des miss, événement national lorsque la concurrente de son pays est la grande gagnante.
Et dans un registre hélas plus dramatique, les armées se mettent joyeusement sur la figure depuis des générations pour écraser l'autre, écraser celui que l'on croit le plus faible. C'est la loi de la nature.

Et là aujourd'hui dans notre lecture, les disciples se laissent aller à cette loi de la nature. Ils sont très naturels au fond, et nous commençons à avoir l'habitude que Marc nous les montre comme cela. Ils discutent pour savoir lequel d'entre eux est le plus grand, le plus important. On ne sait pas quels sont les critères qui sont avancés. Peut-être des arguments d'intelligence, des arguments sociaux (naissance, richesse, formation...), mais certains doivent probablement se prévaloir aussi d'une préférence de la part de Jésus. Ils sont des gens comme nous, ils nous sont très proches par leur désir d'exister, leur désir de briller, voire de recevoir les honneurs. En tout cas dans leur désir d'être simplement reconnu, c'est-à-dire d'exister, ils sont vraiment à notre niveau, même s'ils ont le privilège d'être les disciples de Jésus, ceux qui ont pu vivre avec lui.

La vie nous le montre bien, le fait d'être chrétien n'a jamais protégé personne de ce désir de grandeur, de ce désir de se faire valoir. On le voit bien tout au long de l'histoire de l'Église elle même, dans sa volonté de domination parfois, quelquefois même par la violence. Et on le voit encore aujourd'hui dans le comportement des Églises, qui bien souvent cherchent à comparer, évaluer, mesurer. Une Église se vantera d'avoir le plus grand nombre de membres par exemple. Et ça se joue parfois même entre les paroisses, "dimanche on a eu plus de monde que les autres". Une autre se prétendra la plus sage, la plus engagée, (la plus visible !!), celle qui compte le plus de gens vivant dans la sainteté. D'autres encore vont se disputer sur la vérité, "notre manière de comprendre l'Évangile est sûrement bien meilleure que la vôtre", où l'on a des libéraux qui se mesurent aux orthodoxes ou aux évangéliques.
Cette prétention révèle l'aspect terriblement humain des Églises. Ça n'est pas à leur honneur, ni à l'honneur du christianisme, mais il faut bien comprendre que de la même manière que Jésus ne reproche pas à ses disciples de vouloir être chacun le premier parmi les autres, je pense que le Seigneur comprend bien que l'on ne change pas la nature humaine et que l'Église bien souvent est très humaine, très naturelle.

Jésus ne dit pas à ses disciples qu'ils ont tort, qu'ils feraient mieux de penser à autre chose. Jésus répond à ses disciples en disant "si quelqu'un veut être le premier". Il ne blâme donc pas le désir de grandeur, il prend acte du fait que ce désir existe, il en reconnaît la spontanéité, le naturel, il reconnaît que cela fait partie de la nature humaine, créée comme telle par Dieu sans doute, et que cela n'a rien de répréhensible.
Mais ce désir, même s'il est légitime, subit un retournement au regard de l'Évangile. "Grand" et "petit" n'ont pas le même sens aux yeux de Dieu. Si quelqu'un veut être grand, qu'il soit le dernier, et le serviteur de tous. Ça n'est pas la compétition que Jésus juge, c'est la manière dont cette compétition s'opère. Et c'est en cela que l'Évangile apporte un véritable retournement. Il ne s'agit pas de dominer l'autre, de le vaincre, de l'anéantir. Il ne s'agit pas de vouloir imposer à tout prix son point de vue. Il s'agit de vivre l'Évangile, cet Évangile qui va jusqu'au bout de l'amour de Dieu pour les hommes.
Jésus pointe du doigt une forme de paradoxe : si chacun se revendique de la puissance de Dieu pour asseoir sa propre puissance, qu'en est-il du monde ? Jésus rejette la grandeur qui a pour objectif d'exercer une domination sur les autres. Cette idée parcourt tous les chapitres que nous venons de lire, depuis le moment où Jésus discute avec les pharisiens.
Ce qui gène profondément Jésus dans l'attitude des scribes et des pharisiens, c'est qu'ils veulent imposer leurs points de vue aux autres. Alors que lui, tout au long du récit évangélique, propose un Évangile de liberté, son Évangile. Et quand il "opère des miracles", il n'impose pas aux personnes de changer de religion (cela est absurde en judaïsme), de le suivre, ou de devenir chrétien. On le voit bien dans les guérisons, il renvoie les gens en disant à sa façon : "va, ta foi t'a sauvé" ce que l'on pourrait traduire par : "débrouille-toi avec ça", ou par : "vis libre avec cela".

Est grand celui qui est serviteur, est grand le dernier de tous. Cette grandeur-là peut sembler paradoxale. Mais cette façon de concevoir les choses est le seul moyen de ne pas vouloir chercher à imposer un projet, une vision des choses, une religion, imposer même un Évangile. Cela nous bouscule. Le plus grand, c'est le serviteur. Le mot "serviteur" peut traduire plusieurs réalités. Il ne s'agit pas là de l'esclave, il s'agit de celui qui exerce un ministère, un service. Le mot grec qui est utilisé a donné en français "diacre, diaconie". Cela n'est pas un esclave, c'est celui qui se met au service des autres.
Alors, ce refus de puissance, ce refus de grandeur ne signifie pas pour autant qu'on devient méprisable aux yeux des autres. Il est très important de bien nommer les choses. Selon la perspective que Jésus propose, il s'agit d'avancer ensemble dans le service mutuel pour que l'Évangile soit annoncé. Se mettre au service du monde pour que cet Évangile puisse agir au sein du monde.
Il faut être disponible, disponible à la parole, à la parole qui nous est transmise. Disponible aussi aux autres pour les aider à accueillir cette parole et à en vivre.

En parlant à ses disciples, Jésus prend l'exemple d'un enfant. À l'époque l'enfant c'est vraiment l'image de la faiblesse, du négligeable ; l'enfant, celui qui ne parle pas, celui qui n'a pas encore sa place au sein de la société. Mais surtout l'enfant c'est l'adulte en devenir.
Face aux préoccupations des disciples qui sont celles du monde des hommes, Jésus met en avant ce qui paraît insignifiant aux yeux du "monde", ce qui n'a pas plus d'importance qu'un esclave ou qu'une chose. Il semble remettre ainsi les choses à leur juste place et leur redonner leur juste valeur. Aux yeux de Dieu, les choses insignifiantes peuvent avoir autant de valeur que les choses qui paraissent importantes. Elles en ont certainement plus quand elles portent la promesse d'un devenir. Le disciple n'est pas celui qui est arrivé, c'est celui qui est en route. Celui qui se voit comme un enfant devant son maître.

Alors on peut revenir à cette deuxième annonce de la Passion. Les disciples ne peuvent pas comprendre, ils ne peuvent pas comprendre que Dieu accepte la mort de la croix pour celui qui est son Messie. Ils ne peuvent pas comprendre parce que cela va à l'encontre même de la puissance à laquelle chacun-e aspire. C'est sans doute pour cela aussi que Jésus demande à ses disciples de ne pas en parler, de n'en rien dire encore. Car c'est seulement à partir du moment où l'Église aura vécu cette Passion, ou sera passée à travers cette Passion qu'elle pourra comprendre le message de l'Évangile.
Mais paradoxalement lorsque Marc l'évangéliste écrit son évangile, les événements sont déjà loin derrière, peut-être même que les premiers témoins de ces événements commencent-ils à disparaître. Et pourtant, il est encore et toujours nécessaire de rappeler, de resservir en quelque sorte le même discours : Attention, vous vous prétendez disciples de Jésus Christ, mais vous avez toujours au fond de votre cœur le désir de grandeur, le désir de puissance. Vous vous croyez arrivés et en droit d'imposer aux autres votre point de vue. Mais c'est par la croix que l'Évangile se répand dans le monde, à travers cette manifestation de l'impuissance de Dieu à imposer son point de vue.
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2009
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