Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications





Entre soumission raisonnable et devoir de contestation...  Esaïe 45/1-6 Matthieu 22/15-22

Hypocrites ! Telle est la vérité que Jésus renvoie à ses adversaires. L'hypocrite, c'est celui qui porte un masque, c'est l'acteur, celui qui avance revêtu d'une fausse identité. Et hypocrites ils le sont bien, ses adversaires. Nous savons tous que lorsque quelqu'un vient vers vous comme ces pharisiens avec force flatteries, il faut s'attendre à ce que par derrière, il cherche à porter un coup qui peut faire mal. Et c'est bien le cas. Jésus n'est pas dupe. Il leur renvoie leur double jeu.

Hypocrites ! La question posée par les pharisiens est totalement hypocrite, car on n'a jamais vu dans aucune société quiconque échapper à l'impôt. Et ils le savent bien, ces pharisiens, ces hérodiens qui viennent interpeller Jésus ; ils le payent l'impôt, sinon, ils savent très bien, ce serait la prison immédiate. On ne résiste pas à celui qui a le pouvoir et l'autorité. Cette question posée à Jésus est typiquement une fausse question ; car elle pose un problème qui en fait ne se pose pas, un problème qui n'existe pas.
Hypocrites ! Il y a bien évidemment une manœuvre. Les pharisiens se sont concertés. En plus, ils ne viennent pas directement, ils envoient leurs disciples. Ils ne viennent pas seuls non plus, ils viennent avec les hérodiens. Les frères ennemis se rassemblent pour tendre un piège au maître.

Frères ennemis, pharisiens et hérodiens le sont.
Les pharisiens forment un parti juif orthodoxe né en Israël pour protester contre la dilution des valeurs. Ils se sont constitués en réaction contre l'apparition de ceux qu'on appelle les hellénistes, ces juifs de la Diaspora, qui se compromettent avec le monde ambiant, ces juifs qui se veulent modernes, qui parlent la langue grecque, qui prennent les usages du monde grec, ce monde de la sagesse et de la modernité. Les pharisiens protestent et s'élèvent contre eux par une application de la loi, de la loi de Moïse qui refuse toute compromission avec le monde païen.
Les hérodiens, c'est tout le contraire. C'est le parti d'Hérode, le roi. On ne sait pas très bien, la bible ne dit pas très clairement qui ils sont. Par ailleurs, on les assimile aux sadducéens, qui eux correspondent au parti des prêtres du temple. Hérode, on le sait, est monté au pouvoir par toute une série de magouilles politiques et par des meurtres. Il a utilisé le pouvoir romain pour s'installer ; et il ne maintient son pouvoir que grâce à cette soumission à Rome.
Ainsi les hérodiens représentent tout ce que les pharisiens haïssent : la compromission, la magouille politique, toutes les manœuvres qui permettent d'obtenir et de maintenir le pouvoir.

Voilà donc que la carpe et le lapin s'associent pour tendre un piège à Jésus. La question a vraiment l'apparence d'un piège sans faille, d'un piège dans lequel on ne peut pas ne pas tomber.
Tout le monde paye l'impôt, parce que personne ne peut y échapper. Tout le monde le sait. La question donc est théorique. Faut-il payer l'impôt à César, et apparaître dans ce cas comme celui qui accepte la collaboration ?
Jésus qui se prétend messie, envoyé par Dieu serait totalement discrédité, aux yeux de ses adversaires pharisiens, par une réponse positive. Accepter simplement de payer l'impôt, indiquerait qu'il fait passer César avant Dieu, qu'il se compromet, qu'il se souille.
Au contraire s'il affirme qu'il ne faut pas payer cet impôt, les autres mettraient à profit cette réponse pour l'accuser de rébellion contre Rome en s'acquittant de l'impôt.
Or, quoiqu'on en dise, l'autorité est donnée par Dieu à ceux qui l'exercent.
Le piège est semble-t-il totalement imparable.

Mais Jésus s'en sort avec la plus belle des réponses possibles : " montrez-moi une pièce de monnaie ". Il fait d'une pierre deux coups avec cette réponse.

D'abord on a la réponse que Jésus donne aux pharisiens avec l'effigie. Il montre aux pharisiens qu'ils ont de l'argent romain dans leur poche, sur le cœur. Puisque les porte-monnaie à l'époque, étaient une poche dans le vêtement, au niveau de la poitrine. Donc ils ont l'effigie de César, une idole, placée sur le cœur. Et ils ne peuvent pas faire autrement, parce qu'ils ne peuvent se passer de Rome et de sa monnaie. Il n'y a pas de vie sociale, il n'y a pas de vie économique, ni même de paix envisageable sans Rome, à l'époque ; et que d'une certaine manière, payer l'impôt à Rome c'est simplement reverser la prestation de services que tout État offre à tous les citoyens.

Rome en effet a véritablement permis la paix. Rome à l'époque de Jésus, ce sont des routes qui parcourent l'ensemble du monde connu ; des routes sûres ; des routes sur lesquelles on peut voyager, Paul nous l'a montré et Jésus lui-même se déplace beaucoup ; c'est une armée qui permet la sécurité, c'est une armée et une police qui permet le commerce, qui permet à Israël, comme aux autres pays conquis, de s'enrichir et de vivre grâce aux produits qui sont appréciés dans les grandes villes de l'Empire et jusqu'à Rome.
Ainsi il faut rendre effectivement à César ce qui appartient à César.

Mais Jésus est beaucoup plus fin que ça. Il demande aux pharisiens : " montrez-moi une pièce ". Il montre, par cette demande, que lui-même n'a pas d'argent en poche, qu'il n'est pas compromis comme les pharisiens le sont.
C'est le deuxième coup porté avec sa réponse. Jésus vit de la solidarité des gens. D'une certaine manière il montre aux pharisiens que lui-même ne s'en remet qu'à la Providence divine ; comme ses disciples qu'il envoie prêcher l'Évangile sur les routes, et à qui il dit : "ne prenez pas de bagages avec vous, ne prenez pas de porte-monnaie, vivez de ce que vos auditeurs vous donneront". Jésus a piégé ses interlocuteurs sur leur propre terrain, montrant très subtilement que ceux qui voulaient le mettre en cause sont eux-mêmes compromis avec Rome, la païenne, en gardant sur leur cœur cet argent et cette effigie de César.

Rendez à César ce qui est à César. Disant cela Jésus sous-entend : "ne rendez QUE ce qui est à César". D'accord, Il faut payer l'impôt parce que César c'est l'autorité ; et c'est une autorité qui est voulue par Dieu, même si elle est étrangère. Il a existé des précédents à cet égard ; il y a eu Cyrus l'Assyrien, celui qui a ramené Israël de Babylone et que le prophète Ésaïe appelle dans notre texte du jour le messie, le libérateur, celui qui a été l'outil entre les mains de Dieu, même s'il était païen et qu'il ne connaissait pas Dieu, celui qui a permis la reconstruction du temple. Oui, il y a eu Cyrus qui est appelé le messie par le prophète.
L'autorité, quelle qu'elle soit, est voulue par Dieu parce que cette autorité représente l'ordre et que le chaos est le contraire de la volonté de Dieu.

Mais il ne faut rendre à César QUE ce qui est à César, seulement ce qui lui est dû. De cette manière Jésus disqualifie aussi les arguments des hérodiens. Pour ne pas abandonner la foi des Pères, il ne faut pas se compromettre avec le pouvoir politique d'où qu'il vienne, au point de se détourner de la parole de Dieu. Il ne faut placer sa confiance qu'en Dieu seul, et en sa providence.

La marche du croyant est une marche prudente, ferme mais prudente. Et c'est Jésus qui le montre face à ses adversaires. Il accepte sans rechigner l'autorité de celui qui s'impose comme ayant cette autorité. Mais il vit sous la seule grâce de Dieu. Il n'a pas d'argent dans sa poche. Il ne vit pas aux dépens de puissants. Il ne vit pas aux dépens de celui qui s'impose comme l'envahisseur. Il ne s'en remet qu'à la grâce de Dieu, et seule cette grâce le fait exister et le fait vivre. Seule cette grâce lui rend justice.

Cette histoire est une histoire riche, une histoire aussi pleine de sens pour nous. Aujourd'hui en tant que chrétiens, nous avons à nous positionner. Nous devons reconnaître l'autorité, car cette autorité est voulue par Dieu. Il ne faut pas entraver son exercice lorsque cet exercice permet l'établissement de la paix, permet que les choses se passent le mieux possible. Mais il ne faut pas accorder tout notre crédit à César. Nous devons aussi d'une certaine manière payer notre dû à Dieu. Ce dû, c'est l'amour du prochain, c'est la justice pour tous les hommes. Il nous faut nous soumettre à l'autorité. Mais il nous faut malgré tout nous lever quand cette autorité dérape et qu'elle engendre l'injustice, qu'elle engage des actions qui finalement vont entraîner le malheur des plus faibles.

Aujourd'hui, nous sommes dans une situation mondiale problématique. Il est extrêmement difficile pour des croyants de savoir, j'allais dire à quels saints se vouer, il est difficile de savoir à quelle politique faire confiance. Confusément nous sentons que quelque part il y a une injustice profonde dans un système économique qui creuse les écarts entre les possédants et ceux qui n'ont rien ; un système qui marginalise, un système qui finit par détruire petit à petit ce qui est de l'ordre du lien social, en marchandisant toutes les relations humaines. Les associations quelles qu'elles soient ont de plus en plus de mal à recréer ce lien social parce qu'il leur est imposé de se professionnaliser de respecter des règles de plus en plus strictes qui déshumanisent les relations. Le chrétien a le devoir de s'élever contre ces dérives. Il a le devoir de rappeler à celui qui détient l'autorité, quel est le droit. Il a le devoir de lui rappeler que son seul et unique rôle est de permettre à la société de vivre en paix, et au citoyen de bénéficier de la justice.

Ainsi Jésus nous place sur cette corde raide. Un devoir de contestation comme ceux qui ne se soumettent qu'à Dieu. Et en même temps un devoir de soumission raisonnable comme ceux qui reconnaissent que l'autorité est voulue par Dieu parce qu'elle empêche le chaos.
Alors peut-être qu'effectivement dans la question posée par les pharisiens il y a une sorte de piège. À nous de montrer comme Jésus que nous refusons de tomber dans ce piège-là. Et cela ne peut se faire qu'avec l'aide de l'Esprit.
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2008
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