
Prédications
Vivants d'une grâce partagée Luc 16/19-31
Enfin une parabole au moins qui n'a pas l'inconvénient d'être ambiguë ! Jésus, quand il raconte cette histoire, est très clair, il y a d'un côté cet homme riche, et de l'autre, ce pauvre Lazare. Et un jour, au jugement de Dieu, eh bien les rôles et les places s'inversent, le riche part en enfer dans les flammes du tourment, et le pauvre s'en va dans le sein d'Abraham. Les choses sont bien simples, elles sont bien simples et bien pratiques...
Mais voilà, cette parabole a trop souvent été utilisée, j'allais dire presque toujours, pour permettre à l'ordre social d'être bien établi et de ne surtout pas bouger. Il est vraisemblable que Jésus n'ait pas inventé cette histoire, qu'il l'ait reprise d'un corpus de paraboles qui existait dans Israël de l'époque et qui était peut-être même utilisé par des scribes et des pharisiens pour justifier l'ordre établi. On a repris toutes ces idées, même sur le plan politique. Les puissants se sont presque toujours appuyés sur la religion pour empêcher les pauvres de se révolter contre les riches, en entretenant chez eux l'espoir d'un paradis qui leur serait réservé.
Et pourtant... Vous savez que dans les évangiles les choses ne sont jamais aussi simples que ça. Et que si Jésus nous dit cette parabole, c'est qu'il a quelque chose de nouveau à nous dire, et que ce quelque chose va bien au-delà de l'évidence apparente qui semble sauter aux yeux. Dans le passage qui précède cette parabole, Jésus s'en prend aux pharisiens. Ceux-ci ne sont pas a priori méchants, ils s'appliquent à respecter la Loi et dans la Loi il y a la pratique de l'aumône ; et donc sans doute font-ils l'aumône. Mais Luc l'évangéliste au verset 14, nous dit "les pharisiens qui étaient avares écoutaient aussi tout cela, et ils se moquaient de lui. Jésus leur dit "vous, vous cherchez à paraître justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs car ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu." Le contexte de cette parabole nous donne un indice qui nous invite à nous méfier des évidences.
Ensuite cette histoire est une parabole, et tout le monde sait qu'une parabole est une figure géométrique courbe et non pas une ligne droite ; et donc il va nous falloir suivre cette courbe plutôt qu'un chemin tout rectiligne.
Considérons tout d'abord la fin du récit. Si cette parabole, comme l'Église bien souvent l'a vue, était un avertissement pour les riches afin qu'ils se convertissent et qu'ils vivent non pas comme des mécréants mais comme des justes, alors la parabole elle-même montre que ce but ne peut pas être atteint. Puisque devant les supplications du riche,Abraham répond que ceux qui n'écoutent pas Moïse et les prophètes ne peuvent se laisser persuader, même par un revenant, et qu'à plus forte raison ils ne se convertiront pas pour une petite histoire de riches et de pauvres.
Mais le texte nous dit quelque chose de plus important encore. Il y avait un homme riche, et en face il y a un pauvre nommé Lazare. Déjà une distinction fondamentale est faite entre les personnage par le récit : l'homme riche qui fait la fête, qui est habillé de pourpre et de vêtements précieux, qui chaque jour fait des festins et mène une brillante vie, cet homme-là n'a pas de nom. D'une certaine manière ce texte nous dit : il n'existe pas. Au Moyen Orient, à l'époque de Jésus ne pas avoir de nom, c'est ne pas exister. Et en face il y a Lazare, un pauvre. Lui il a un nom. Et pas n'importe lequel. Son nom signifie "l'Éternel est ma protection". Ainsi dès le début de l'histoire, nous voyons qu'il ne s'agit pas simplement d'une histoire sociale, d'une histoire de lutte des classes. Il s'agit d'une histoire bien plus profonde. Elle nous raconte qu'il y a un homme, pauvre, couché à la porte (exclu), qui mendie et qui est couvert d'ulcères (impur). Mais cet homme a un nom, c'est un homme qui existe et qui est protégé de Dieu, c'est un homme qui place sa confiance en Dieu. Il ne dépend que de Dieu. L'autre, l'homme riche, ne dépend que de sa richesse, il ne dépend que de sa vie joyeuse, il ne dépend que de l'argent qu'il peut dépenser. Son existence ne vaut que l'argent dépensé dans cette vie de fêtes.
Et puis il y a autre chose encore qui nous est montré dans ce texte : au début de l'histoire il n'y a pas de communication. Il n'y a pas de paroles échangées entre Lazare qui aimerait bien pouvoir profiter un peu des reliefs de la fête dont il n'entend que les échos, et ce riche qui mène joyeuse et brillante vie mais qui ne voit pas Lazare assis à sa porte, qui ne le rencontre pas, qui ne dialogue pas avec lui.
Le texte nous dit que l'un et l'autre meurent. C'est alors que commence le dialogue commence. La parole apparaît juste à ce moment-là, lorsque l'homme riche dans les tourments de l'enfer, se tourne vers Abraham pour implorer pitié.
Dans cette parabole Jésus semble nous dire que la mort c'est cette absence de dialogues, cette absence de relations, cette absence de regards de l'un vers l'autre. Il n'y a pas de vie possible si on ignore les autres et si on est insensible à eux, on ne peut même pas être nommé par Dieu lorsqu'il n'y a pas de dialogue. L'homme riche, ça n'est pas simplement quelqu'un qui dépense son argent sans compter de manière égoïste. L'homme riche, c'est celui qui vit pour lui-même, qui possède pour lui-même, qui ne pense pas à l'extérieur, qui ne pense peut-être même pas à Dieu, qui n'est pas nommé par Dieu.
Rappelez-vous, Luc nous dit que Jésus s'adresse aux pharisiens. Les pharisiens ne sont pas des gens riches, la plupart du temps ils sont même de condition moyenne, bien souvent de petits artisans dans la structure sociale d'Israël de l'époque de Jésus. Mais ce sont des gens obsédés par le respect de la Torah, qui souhaitent vivre une vie conforme à la Parole de Dieu, une vie conforme à la Loi de Moïse. Ils ont comme seule richesse, la Torah et ils ne vivent que pour elle. À chaque instant de leur vie, à chaque moment, du lever au coucher, ils n'ont que les paroles de la Torah, minute par minute, pour leur indiquer tous les gestes qu'ils doivent effectuer tout au long de la journée. À tel point que cette Loi de Moïse devient pour eux le fondement d'une casuistique implacable. À chaque instant, toutes les relations qu'ils entretiennent ne sont vécues qu'à travers le prisme de cette Loi, au point qu'ils ne voient rien d'autre que la Loi, qu'ils ne rencontrent rien ni personne autour d'eux. Et puis il y a autour toute la foule, la foule des gens qui n'ont pas les moyens, pas le désir, pas la possibilité d'appliquer la Loi, tout au long des jours, dans toute sa rigueur "pharisienne" mais qui malgré tout attendent, espèrent la protection de Dieu, qui se tournent vers Dieu pour leur avenir, pour leur vie.
Cette parabole n'est donc pas une parabole qui nous parle des riches et des pauvres, au sens matériel de la richesse et de la pauvreté. Ce n'est pas une parabole qui nous parle de la vie et de la mort telles que nous l'entendons. Ça n'est pas une parabole qui nous parle d'un autre temps que notre présent, d'un temps "Au-delà". C'est une parabole qui nous parle seulement du présent. Et qui cherche à nous faire comprendre qu'on est mort -même dans notre présent-, à partir du moment où on place sa confiance dans autre chose que dans la grâce divine. On est mort à partir du moment où l'on place sa vie et sa confiance dans autre chose que dans la protection de Dieu. On n'est plus capable de lire la Parole de Dieu, on ne fait qu'appliquer de manière rigide une casuistique et à ce moment-là rien d'autre ne compte, rien d'autre et certainement pas les autres... On n'est plus capable de rentrer en contact avec les autres, avec ceux qui peut-être pourraient nous interroger, pourraient nous poser des questions sur notre interprétation de la Loi, avec ces gens qui recherchent la grâce de Dieu, qui recherchent une bénédiction et une guérison.
Alors bien sûr c'est aux pharisiens que Jésus s'adresse, mais est-ce que parfois, au sein de l'Église, nous ne ressemblons pas, est ce que nous n'agissons pas comme eux ? Est-ce que parfois nous ne sommes pas trop obnubilés par l'application de la Loi de Dieu, même si nous l'appelons Évangile, Bonne Nouvelle ? Est-ce que nous n'avons pas tendance à rejeter celles et ceux qui sont à nos portes, à l'extérieur, couverts d'ulcères, c'est-à-dire totalement impurs et intouchables aux yeux de la Loi. Est-ce que nous ne considérons pas parfois les gens comme étant à rejeter à cause de leur "impureté" ? Sans voir qu'ils ont envie, envie d'entendre une autre Parole, d'entendre et de vivre de la seule grâce de Dieu ? Envie d'être accueillis ?
Amen