Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications





La vie éternelle, c'est une vie en Dieu ici et maintenant Luc 20/27-28


C'est bien connu, les hommes sont naturellement enclins les uns et les autres à chercher à tirer la couverture à soi. Et lorsque un clan, opposé à un autre clan se trouve en présence de quelqu'un qui est revêtu d'une certaine forme d'autorité, il est assez naturel d'essayer de s'en attirer les bonnes grâces et de se faire donner raison par cette personne.
Jésus, dans le passage qui précède juste celui que nous venons de lire, vient de moucher les pharisiens. C'est la fameuse histoire de l'impôt dû à César, "rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". Les sadducéens donc, qui sont depuis longtemps opposés aux pharisiens sur la question de la Loi, profitent de la situation en se disant peut-être : "il vient de moucher les pharisiens, enfonçons donc le clou et allons-y". Et ils entreprennent le Maître sur un point de la Loi au sujet duquel ils sont particulièrement en opposition avec les pharisiens, c'est la question de la résurrection des morts.

Pour bien comprendre ces deux partis en présence -Flavius Josèphe, l'historien romain du judaïsme antique parle de sectes-, il faut se rappeler comment ces deux partis s'opposent sur la lecture de la Loi de Moïse, sur la Torah. Cette opposition prend de multiples formes. Les sadducéens considèrent comme normatif le seul Pentateuque, ce que l'on appelle la Torah, la Loi de Moïse, les cinq premiers livres de notre Ancien Testament. Et ils considèrent que tous les commandements y sont inscrits, qu'il n'y a pas besoin d'autre développement. Et en ce qui concerne la résurrection des morts, le Pentateuque ne dit rien de particulier sur cette question-là. Et donc les sadducéens en déduisent que la résurrection des morts est quelque chose qui soit n'a pas d'importance, soit n'existe pas. Il y a vraisemblablement de leur part, ou en tout cas de la part des rédacteurs du Pentateuque, la volonté de s'opposer aux religions qui entourent Israël, et dont le culte est le plus souvent fondé sur le culte des morts ; et donc ils cherchent à se distinguer de ces autres religions justement en ne pratiquant pas ce culte, en ne considérant pas la mort et la résurrection comme une question primordiale.

Mais voilà... Les pharisiens eux pensent que le texte écrit du Pentateuque n'est pas suffisant, qu'il ne permet pas de couvrir tous les cas pouvant se présenter aux fidèles, qu'il ne répond pas à toutes les questions qui peuvent se poser dans la vie courante aux Israélites. Et qu'il est nécessaire de commenter, qu'il est nécessaire d'interpréter la Loi au fur et à mesure que la vie avance, le monde avance, que le monde se développe, que de nouvelles questions se posent. Et à côté du Pentateuque il y a donc toute une série de commentaires qui ont été rajoutés par les docteurs de la Loi, c'est ce que l'on appelle la Loi orale ; et ces commentaires se développent de façon assez poussée. Et il est vraisemblable qu'à un moment, il est même certain qu'à un moment de l'histoire, des fidèles d'Israël se sont posés la question : que se passe-t-il après la mort ? Et donc à la lumière des prophètes, des psaumes et des livres de sagesse, les docteurs de la Loi ont développé toute une théorie sur cette question-là.

Il y a donc là une opposition très nette entre les pharisiens et les sadducéens. On peut supposer que cette opposition n'est pas simplement une opposition religieuse. On peut sans doute discerner derrière ces discussions, des oppositions plus politiques. Les sadducéens sont ceux qui tiennent le Temple, ils sont les plus fervents défenseurs du culte du Temple qui est très clairement développé dans le Pentateuque. Et pour eux, s'en tenir à la Loi de Moïse, c'est préserver la place centrale de culte du Temple de Jérusalem. Par contre, si l'on suit les pharisiens, si la Torah ne comporte pas simplement la question du culte au Temple mais bien autre chose, si l'interprétation peut être développée ailleurs que dans le Temple, cela veut dire que le pouvoir religieux peut être décentralisé. Et ce sont les pharisiens qui vraisemblablement ont créé les synagogues et y ont développé le culte synagogal, non seulement en Israël mais partout dans le monde, si bien qu'ils ont dépossédé les sadducéens d'un peu de leur pouvoir ; et l'on peut comprendre ainsi l'opposition qui existe entre les uns et les autres.

Reste cette question... Les sadducéens essayent de coincer Jésus ou plutôt de coincer les pharisiens, sur cette question de la résurrection. Il y a fort à parier que sur cette question-là, pharisiens et sadducéens sont plus ou moins sur la même longueur d'onde, même s'ils s'opposent. Pour eux comme pour la plupart des mortels que nous sommes, la question de la résurrection est une question qui se pose après la disparition du corps terrestre. Et la question qui se pose, l'espérance qu'il peut y avoir, c'est qu'à un moment donné ce corps terrestre puisse retrouver une nouvelle vie. Nous savons qu'en Égypte les momifications étaient destinées à ça, à faire durer le corps au-delà de la mort. Et il y avait d'autres traditions du même ordre tout autour d'Israël. L'angoisse des hommes, c'est bien évidemment la peur de disparaître. C'est une angoisse qui est très personnelle, une angoisse qui est très individuelle. Chacun-e, devant la mort, est seul-e. Certains diront même que c'est une angoisse un peu égoïste. Et c'est dans ce sens-là que les sadducéens interpellent Jésus :

"Maître, Moïse a écrit pour nous : si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, il doit épouser la veuve et il doit donner une descendance à son frère."
Dans la logique des sadducéens, puisque la résurrection des morts n'existe pas, c'est la descendance qui assure la survie, la survie du clan, la survie de la famille. D'une certaine manière, c'est la descendance qui représente la vie éternelle. Et ne pas avoir d'enfants, et ici il faut bien évidemment entendre ne pas avoir d'enfant mâle, ne pas avoir de garçon, c'est considéré comme une malédiction. Nous connaissons tous la promesse de l'alliance faite par Dieu aux Patriarches d'avoir une descendance nombreuse. Et on connaît tous les stratagèmes que Saraï la femme d'Abraham a essayé de mettre en œuvre pour avoir une descendance à tout prix, au-delà même de la promesse de Dieu. Alors pour que ces lignées familiales ne se terminent pas, une loi a été mise en place : Si un homme meurt sans laisser de descendance mâle, son frère est tenu de donner un enfant à l'épouse devenue veuve, afin que cette lignée ne disparaisse pas. C'est la loi du lévirat.

C'est une vision très mécanique de la vie et de la mort, une vision très mécanique de la vie éternelle, une vision assez égoïste aussi puisqu'elle concerne les individus. Et les sadducéens vont pousser le raisonnement jusqu'à l'absurde en développant les conséquences de la loi du lévirat dans la perspective d'une résurrection des morts. Point n'était besoin, pour leur démonstration, d'aller jusqu'à sept frères ; pourquoi sept frères ? Le chiffre est sans doute symbolique, deux frères auraient suffi. Surtout dans la mentalité du Moyen Orient ancien, et encore maintenant, autant on peut imaginer qu'un homme puisse avoir plusieurs femmes et se retrouver au paradis avec toutes ses femmes -c'est même une des promesses pour certaines religions-, autant il est impossible qu'une femme puisse avoir plusieurs maris même au paradis ; cela est totalement impensable, hors de la logique même des gens.
Jésus leur dit : "ceux qui appartiennent à ce monde prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts, ne prennent ni femme ni mari". Jésus d'une certaine manière renvoie tout le monde dos à dos, sadducéens et pharisiens, comme s'il voulait clore le débat. Et surtout il refuse de se laisser enfermer, enfermer dans une opposition qui n'est pas la sienne. Il rappelle simplement à ses interlocuteurs que ce qui est de l'ordre du Royaume de Dieu n'est pas de l'ordre du monde des hommes. Dans le Royaume de Dieu, il n'y a pas d'importance à prendre femme ou mari. Dans le Royaume de Dieu, la vie éternelle ne se joue pas sur la succession des générations. La vie éternelle ne se joue pas non plus sur la réincarnation ou la reconstruction d'un corps physique. L'homme, son enveloppe charnelle, est poussière et retourne à la poussière, cela est acquis.

Mais cela ne veut pas dire que la vie éternelle n'est pas une réalité. Alors Jésus prend cet exemple de Moïse qui fait référence au Dieu d'Abraham, au Dieu d'Isaac et au Dieu de Jacob. Et Jésus enfonce le clou. Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants, car tous sont vivants pour Lui. Réponse ferme et réponse définitive.
Mais réponse qui pour nous n'en n'est pas vraiment une, ou en tout cas réponse qui ne répond pas à toutes nos questions. Ils sont vivants, d'accord, mais comment sont-ils vivants ? Peu importe. Ils sont vivants. Jésus sort ses interlocuteurs, nous sort d'une logique qui n'est pas une bonne logique, il nous fait sortir de l'alternative entre vie physique et mort matérielle. Pour Jésus et pour l'Évangile, les choses vont bien au-delà de la simple question matérielle. La vie et la mort se jouent à chaque instant, à chaque instant de notre existence. Elles se jouent de la même manière qu'elles se sont jouées pour Moïse quand il est devant le Buisson ardent. Elles se jouent dans la reconnaissance du Seigneur qui lui (nous) parle, le Seigneur qui intervient dans sa (notre) vie. Le Seigneur seul peut donner la vie (éternelle).

Ainsi est marquée la différence entre ceux qui appartiennent à ce monde et ceux qui appartiennent au Royaume. Ceux qui appartiennent à ce monde et qui mettent leur importance, l'importance de leur vie dans les affaires mondaines, dans les mariages, dans la vie matérielle, qui finit dans la mort et les tombes, ceux-là sont morts. Ils n'appartiennent pas à la vie. Ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir, ce sont ceux qui se sont tournés vers Dieu et qui ont reconnu en Dieu le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est-à-dire le Dieu de tous ceux qui ont mis leur confiance en Lui et qui de ce fait, sont vivants.
Aujourd'hui avec ce texte nous sommes invités à faire un choix, le choix de la vie, le choix d'entrer dans le Royaume. Cela ne veut pas dire que les questions n'existent pas. Cela ne veut pas dire que les angoisses n'existent pas. Mais la réponse est donnée par Jésus : celui (celle) qui place sa confiance au Dieu des vivants, au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, celui-là (celle-là) est vivant. Il (elle) est dans le Royaume.
Amen
Jacques Morel Prédications Prédications 2010
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