
Prédications
Jésus est assis sur le bord du puits
Exode 17: 3-7 Jean 4: 1-42
Sans doute Jésus se sent-il bien seul assis sur le bord du puits de Jacob, à Sichem en Samarie...
Il remonte vers la Galilée, il quitte la Judée où il a effectué une partie de son ministère. Le texte nous dit qu'il quitte cette région parce que les pharisiens avaient appris qu'il faisait baptiser plus de disciples que Jean. Dans cette notice, on peut voir naître un conflit entre les disciples de Jean et ses propres disciples, conflit qui va perdurer longtemps. Il existe encore aujourd'hui des Mandéens qui sont les descendants de ces disciples de Jean le Baptiste qui ont fondé une Église qui s'est développée en Extrême Orient.
Jésus part vers la Galilée, il retourne vers la Galilée. Et le texte dit que comme il fallait qu'il passât par la Samarie, il arriva dans la ville nommée Sychar. Lorsque l'on regarde la carte, on ne peut être qu'étonné par le parcours que Jésus emprunte. Vraisemblablement comme Jean le Baptiste, il baptisait le long du Jourdain ; or le chemin le plus court pour remonter vers la Galilée et principalement vers Capharnaüm, "vers son quartier général" selon les évangiles, c'était de longer tout simplement le Jourdain et de remonter jusqu'à la mer de Galilée. C'était sans doute la route la plus facile.
Et voilà un étonnant détour par la Samarie, un détour par cette Samarie tellement rejetée par les Juifs. Tout oppose Juifs et Samaritains, au point qu'ils se sont même fait la guerre. Si Jean insiste pour dire dans son Évangile que Jésus devait passer par la Samarie, sans doute entend-il souligner que cela n'était pas dû à une obligation d'ordre géographique ou d'itinéraire. Mais que l'obligation était autre. Elle était spirituelle, il fallait que cette rencontre à Sichem au bord du puits de Jacob ait lieu.
Il y a là une histoire d'eau. Mais certains petits détails donnés par Jean l'évangéliste montrent que dans cette eau qui désaltère, il ne faut pas voir seulement de la soif physique. Il s'agit de quelque chose d'autre, de quelque chose de bien plus important.
Dans leurs commentaires bibliques, les Juifs associent très souvent l'eau à la Torah, à la loi de Moïse. C'est cette idée qu'il faut entendre dans le texte de l'Exode que nous avons lu tout à l'heure. Là aussi, il faut dépasser la simple histoire de soif car il s'agit de bien plus que ça. Il y a un lien fort entre ces deux textes.
Le peuple est dans le désert. Il a été libéré par Moïse de la servitude en Égypte. Et voilà que le peuple pleure, qu'il se plaint. Il ne possède plus l'aisance matérielle qu'il avait en Égypte. Il souffre des rudes conditions de vie dans ce désert et il se tourne vers Moïse en lui disant :"Pourquoi est-ce que vous nous faites mourir dans le désert ? Donnez-nous à boire !"
Il est étonnant que le peuple interpelle Moïse au pluriel. En fait, il interpelle Moïse et Dieu en même temps. Et sans doute que ses cris sont des cris qui vont au-delà de la simple demande matérielle.
Pourquoi tentez-vous l'Eternel ?
Le peuple d'Israël dans le désert a du mal à percevoir que sa liberté ne se nourrit pas d'eau et de pain seulement. Qu'elle se nourrit aussi de la Torah (disent les commentateurs juifs), qu'elle se nourrit de la loi de Moïse, de la parole de Dieu qui fait vivre, de la parole qui nourrit l'âme, qui permet d'avancer, d'avancer malgré les difficultés. Et voici, dit l'Eternel à Moïse, je me tiendrai devant toi sur le rocher de l'Horeb, sur la montagne du Sinaï, tu frapperas le rocher et il en sortira de l'eau. Et le peuple boira. Le peuple en effet va recevoir cette loi par l'intermédiaire de Moïse quand il descendra de la montagne sainte, cette parole de Dieu qui fait vivre.
Revenons à l'Evangile.
Jésus est assis sur le bord du puits et il se trouve bien seul...
Les disciples sont partis, ils sont partis chercher à manger. Et les évangiles montrent bien souvent que ces braves disciples sont bien plus préoccupés par les questions matérielles et d'intendance ; nous le voyons dans les récits de la multiplication des pains, (il y en a deux chez Jean), et chaque fois les disciples sont inquiets : Comment est-ce que nous allons nous débrouiller pour que l'intendance suive ? Pour nourrir tout le monde ? D'un air de dire : "tu pourrais toi aussi t'en occuper ! "
Jésus est assis au bord du puits et sans doute est-il un peu seul...
A-t-il vraiment soif ? Cherchait-il à puiser de l'eau ? Je ne sais pas. L'histoire fait dire à la femme Samaritaine qu'il n'y avait rien pour puiser. C'est étonnant ! J'ai vu plusieurs fois des puits d'Afrique ou du Moyen Orient, généralement il y a toujours quelque chose qui permet de puiser. Parce que l'eau ne s'achète pas dans les pays où il fait soif. On ne demande pas la permission pour la puiser. L'eau, c'est gratuit. Cela doit se partager. Et donc il devait bien y avoir au bord du puits de quoi là chercher, cette eau.
Jésus est là et il attend...
Et voilà que cette femme arrive au puits. Elle arrive au puits à une heure improbable. Midi. Ça n'est pas une heure pour les femmes qui sont bien élevées, ça n'est pas une heure pour venir puiser de l'eau. À midi, on est à la maison et on fait manger toute la famille. Et puis en plus, il fait chaud dans ces pays, et ce n'est pas une heure à laquelle on va risquer d'attraper une insolation en allant chercher de l'eau au puits. On y va le matin, on y va le soir !
Tout est improbable dans cette histoire-là.
Mais midi, la 6ème heure, pour Jean l'évangéliste c'est une heure importante, c'est l'heure de la croix, c'est l'heure du martyr de Christ, c'est l'heure de la révélation, de la glorification de Dieu en Jésus Christ. C'est donc l'heure à laquelle il se passe des choses importantes sur des questions spirituelles.
Ils engagent le dialogue. C'est Jésus qui demande à boire. La Samaritaine répond comme s'il y avait quelque chose de scandaleux dans cette demande. " Comment ! Toi qui est juif, homme et juif, oses-tu, as-tu le courage de me demander quelque chose à moi, qui suis une femme, et qui plus est, une Samaritaine ! "
Nous sommes ici en plein cœur du problème et c'est la fin du texte qui nous livrera de quoi comprendre les étrangetés de cette histoire.
La femme et Jésus engagent un dialogue. Elle parle de ses maris. Bien qu'ayant eu 5 maris, 6 même puisqu'elle vit avec un 6ème homme, cette femme donc, affirme ne pas avoir de mari.
Il y a dans ce récit, comme dans l'histoire du peuple au désert, toute une symbolique.
La Samarie est un lieu de passage. Elle a été le théâtre de beaucoup de conflits. S'y sont croisés violemment les Égyptiens, les Perses, les Syriens, les Babyloniens et que sais-je encore ! Les Hittites, les Grecs, les Romains. Et en tout cas, à l'époque où Jésus rencontre cette femme, effectivement la Samarie subit sa 6ème occupation par une puissance étrangère. Chaque puissance occupante amène avec elle ses propres dieux, apporte sa propre religion, impose par la force le polythéisme.
Ainsi peut-on considérer que cette femme représente toute la Samarie. Ses maris, ce sont les différents dieux qui sont là auprès d'elle. Et ces différents dieux n'arrivent pas à combler la soif de spiritualité de ce peuple.
Nous voilà complètement basculés dans le symbole, à l'image même du peuple d'Israël dans le désert. Au-delà de la soif d'eau, de la soif matérielle, il y a un manque, un manque spirituel.
Le dialogue change de portée : "Vous, vous dites qu'il faut adorer à Jérusalem, et nous, nous l'adorons sur cette montagne." dit la Samaritaine. Voilà bien un aspect essentiel du débat : comment faut-il adorer Dieu ? Comment et où faut-il lui rendre un culte ? Cette question, lorsqu'on la met en parallèle avec la précédente, s'éclaire tout d'un coup et prend un autre relief.
Quand ils reviennent de la ville, les disciples ne comprennent pas. Décidément ! Ils ont souvent beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe ! Et Jésus se fâche. Il leur raconte une petite parabole sur les moissons :
Est-ce que vous ne comprenez pas, est-ce que vous ne voyez pas que les choses arrivent ? Derrière les choses matérielles, il y a des choses bien plus importantes, que le blé ou le pain. Il y a la vie. Il y a la véritable nourriture, la véritable moisson. La véritable nourriture, dit Jésus, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, d'accomplir son œuvre. La volonté de Dieu pour son peuple, c'est qu'il cesse de s'enfermer dans des problèmes matériels. C'est qu'il cesse de s'enfermer dans sa propre idolâtrie, qu'il se tourne vers l'Autre, qu'il s'ouvre aux questionnements de Dieu, qu'il accepte cette eau vive, celle qui fait vivre en esprit et en vérité.
Les hommes, que ce soit le peuple d'Israël dans le désert, que ce soit cette Samaritaine, que ce soit les disciples, ou que ce soit nous-mêmes, les hommes donc lorsqu'ils implorent Dieu le font trop souvent avec une vision matérialiste de choses. Avec le peuple d'Israël au désert, nous aussi nous demandons pourquoi Dieu nous fait mourir dans le désert par le manque d'eau. Pourquoi n'assouvit-il pas notre besoin de nourriture, notre nécessaire, notre pain quotidien ? Pourquoi nous laisse-t-il dans nos questions d'intendance ?
Et cette manière matérielle d'aborder notre foi en Dieu nous empêche de voir l'essentiel. Elle nous empêche de découvrir la soif qui est en nous-mêmes, elle nous empêche de prendre conscience de cette soif d'Esprit et de vérité. Nous voulons un dieu utile, qui nous serve à quelque chose, et nous passons à côté de l'essentiel.
L'essentiel, c'est de découvrir que Dieu est là, assis au bord du puits, et qu'il nous demande, lui, de lui donner à boire. L'essentiel est qu'il inverse les rôles afin qu'il puisse y avoir un vrai dialogue, afin que nous cessions d'être enfermés dans notre manière de croire, afin que nous cessions d'être idolâtres avec nos 5 ou 6 maris qui n'en sont pas, cachés dans nos vies.
Amen !