Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Méditation





Osez la grâce !  Matthieu 25/14-30

Le texte pose bien des questions.

Que représentent ces talents donnés par le maître ? On a pu dire qu'il s'agit des aptitudes personnelles, des charismes. Mais à l'époque où ce texte a été écrit, le sens du mot "talent" comme "disposition naturelle" n'existait pas, ce sens n'est apparu qu'au 17e siècle. (dico étymologique et historique du français). Et puis on ne comprendrait pas la dureté de la punition finale s'il s'agissait simplement d'un gaspillage d'aptitudes personnelles.
Le talent représentait une somme considérable qui correspondait au salaire de 6000 journées d'un travailleur agricole et la folie de ce geste du maître qui donne cinq talents ou même un seul, ne peut pas trouver d'explication s'il s'agissait juste de capacités naturelles. Au début du texte, il est écrit "le maître confie ses biens", donc il s'agit de quelque chose qui appartient en propre au maître. Nous pensons qu'il s'agit de la grâce.
En tout cas le maître/Dieu a une sacrée dose de confiance dans ces hommes pour leur laisser une telle somme. Il distribue ses largesses, s'en va et laisse les hommes libres.

On se demande aussi pourquoi il y a cette différence de traitement, les uns recevant un seul talent, les autres davantage. Il y a là une forme d'injustice. On peut répondre que la grâce de Dieu a toujours un côté injuste selon notre logique à nous ; et que la vie aussi est injuste, certains sont mieux lotis que d'autres. Rien dans le texte ne nous permet de trouver une explication acceptable. "Il reçoit selon ses capacités", mais selon quelle proportionnalité ? Par exemple rien n'interdit d'imaginer que celui qui n'a reçu qu'un seul talent, était celui qui avait le plus de capacités que les autres. On peut inverser la proportionnalité telle qu'on la comprend habituellement. Mais faut-il vraiment comprendre les choses selon une logique comptable avec des moins et des plus et des autant ? Pas sûr ... Peut-être que ce savoir-là, cette compréhension-là ne nous est pas accessible... En tout cas, on note que la parabole ne nie pas les réalités de notre monde, les hommes ne reçoivent pas tous en même quantité.

Autre question encore : est ce que le Maître à la fin de l'histoire, laisse ou reprend les talent ? Récupère-t-il son bien ? Il ne semble pas les reprendre à la fin de l'histoire, sauf au mauvais serviteur, ce qui laisse entendre qu'il les avait bel et bien donnés. Il revient simplement voir ce qu'ils en ont fait. Il les invite à entrer dans la joie du maître et c'est cela qui est important.

On se demande aussi si Dieu (ce Dieu qui sait tout !!!) connaissait déjà la fin de l'histoire. Pouvait-il savoir à l'avance comment œuvrerait tel ou tel serviteur puisqu'il connaissait leurs capacités ? On prend le pari que non, car Dieu fait confiance aux êtres humains, il leur laisse toute latitude pour agir librement, pour faire leurs choix, pour les assumer et en assumer également les conséquences. D'ailleurs tout se joue en l'absence du maître.

La fin est extrêmement dure, voire choquante. D'accord le 3e serviteur n'avait pas compris l'enjeu, mais il était de bonne volonté, il voulait bien faire. Peut-être était-il moins doué que les autres. Il faut dire aussi qu'il n'avait reçu qu'un seul talent, donc s'il le perdait il ne lui restait plus rien du tout. Le risque était plus grand pour lui. Or malgré tout ce qui joue en sa faveur, Dieu ne lui laisse vraiment aucune chance, "la punition" est sévère.

Plusieurs pistes de réflexion :

- Avec cette punition dure, Dieu devient comme le troisième serviteur avait imaginé qu'il était, c'est-à-dire un homme dur. Dieu est-il donc à l'image qu'on s'en fait ?

- C'est une parabole de la grâce et ce 3e serviteur ne comprend pas que la grâce/talent lui est donnée (v.15) ; il ne s'est pas senti vraiment propriétaire du don de Dieu et au fond, il n'a pas accepté ce don. Selon la jurisprudence, à l'époque, enfouir quelque chose en terre signifiait qu'on se dégageait de sa responsabilité : et donc par l'enterrement du talent, ce serviteur se désengage de cette histoire. Il est resté dans une logique de mérite et de dette, pensant que la récompense viendrait après et qu'il lui fallait mériter ce que le maître donne. Pensant peut-être aussi qu'il lui faudrait faire des prouesses. Pourtant le maître au départ donne sans aucune contrepartie, il ne demande rien en retour, et ne donne aucune consigne. Les deux autres, l'ont bien compris. La grâce est première. Et parce qu'ils ont vraiment reçu et accepté les dons de Dieu, ils ont été capables de faire fructifier les biens reçus en s'investissant personnellement, peut-être même sans se poser de questions.

Et si à la fin de l'histoire le 3e serviteur est dans les ténèbres, ce n'est parce que Dieu est un méchant sadique. En fait, en ne prenant pas véritablement possession du talent, il a refusé cette relation d'amour fondée sur la grâce que Dieu nous propose, il s'est aigri et c'est lui qui s'est mis tout seul dans les ténèbres, dans ce lieu où justement Dieu n'existe pas. Il a enfoui dans la terre ce qui lui aurait permis de vivre, donc il ne vivait pas et d'une certaine manière il était déjà dans les ténèbres.
C'est la peur qui l'a paralysé, sclérosé. Il a été tiède, frileux, trop prudent. Il s'est inhibé lui-même avec ses craintes. Il n'a pas osé prendre de risque et c'est justement cette attitude qui lui vaut les reproches du maître. Il a enterré le talent et ne l'a pas utilisé comme outil de travail, comme outil d'échange et de relations avec les autres. Il y a là une sorte de paradoxe : en voulant préserver le talent il l'a perdu (celui qui veut gagner sa vie la perdra).

La parabole pose toute la question du don. Le don pur et gratuit est parfois difficile à accepter. On a du mal à accepter d'être au bénéfice de la grâce. Le don que fait Dieu n'est pas un don qui nous lie comme le ferait une dette à dont il faudrait s'acquitter ; ce n'est pas une avance qui nous rend redevable. C'est un don qui n'entrave pas notre liberté, bien au contraire ; et le 3e serviteur n'a pas compris cela. Il ne l'a pas accepté. Il a eu peur de cette liberté.

On peut se poser la question : que se serait-il passé si l'un des serviteurs avait perdu tous les talents remis par le maître ? C'est une autre histoire, celle du fils prodigue qui lui, avait tout perdu en le gaspillant et que le Père accueillera pourtant avec joie.

Si on relie la parabole à son contexte de l'époque, son sens peut encore s'enrichir davantage : Le 3e serviteur, c'est tous les contradicteurs de Jésus, les grands prêtres, les scribes et les pharisiens qui "disent et ne font pas" (Mt 23). Avec cette parabole, Jésus les renvoie à leur propre discours et aux anathèmes qu'ils ont coutume de lancer contre ceux qui ne se plient pas à leur lecture de la Loi. En agissant de la sorte, ces légalistes qui veulent à tout prix appliquer strictement la Loi de Dieu, prétendent garder intact ce qui est reçu de Dieu et c'est comme s'ils enterraient la parole de Dieu. Ils se coupent également des plus petits qui eux, n'avaient pas les moyens d'obéir strictement à la Loi. Pour Matthieu et l'Église qu'il représente, ceux-là n'ont rien compris à la grâce de Dieu car ils veulent conserver scrupuleusement la Parole de Dieu au risque de la momifier. Ils ont presque un sens trop grand du "devoir" Et ils sont donc voués à la Géhenne... Les deux autres serviteurs eux représentent l'Église qui accepte de porter avec confiance cette Parole vers l'extérieur, et même vers les "païens".

Ce texte fait partie du discours sur la Fin (Mt 24 et 25) et débouche d'ailleurs sur la fresque du jugement dernier. Le jugement de Dieu est toujours étonnant, dans les paraboles il correspond rarement à nos prévisions humaines. Dans l'histoire du gérant avisé, le maître loue l'employé qui pourtant a utilisé des méthodes heurtant notre morale. Et ici même étonnement, car le maître privilégie l'esprit entrepreneur des deux serviteurs qui n'est pas sans risque, contre la prudence passive et conservatrice du 3e serviteur. La dette conduit à l'exclusion, et le don conduit à la surabondance,
Le groupe d'étude Biblique

Extrait d'une prédication de Raphaël Picon sur france Culture, le 29 octobre 2011
La grâce, c'est le miracle de la naissance et de la renaissance. C'est ce qui m'approuve au plus profond de moi-même ; ce qui me rappelle à la lumière et me sort de l'ombre, de l'enfer. La grâce, comme salut, c'est tout ce qui nous sauve de la fatalité, de la désespérance, d'un monde figé et fermé à toute nouveauté, à toutes nouvelles possibilités. Dans ce sens-là, la grâce est ce qui nous réveille à l'existence, nous ressuscite, nous redonne du courage d'être. La grâce, c'est le fait d'être à nouveau possible. C'est le cadeau de la Réforme, c'est surtout le cadeau de l'Évangile, un cadeau pour toute la vie. Cette grâce, elle t'est donnée !
Prédications Prédications 2011
Copyright © 2007 - Paroisse Réformée - B.P. 90071 - 57304 HAGONDANGE CEDEX
Téléphone: 03 87 71 41 56 - e-mail: eral.hagondange@wanadoo.fr