
Prédications
Dans ce monde, tel qu'il est, soyez des témoins de l'amour de Dieu. Malachie 3/19-24 Luc 21/5-19
Nous voici presque arrivés à la fin de l'année liturgique. Dimanche prochain, dernier dimanche avant le temps de l'Avent, est traditionnellement consacré à la célébration du Christ Roi. Dans nos Églises, il est le Totensontag dernier dimanche de l'année ecclésiastique, consacré au souvenir.
Aujourd'hui, en cet avant-dernier dimanche, le cycle liturgique de l'Église nous donne d'aborder des textes que l'on appelle apocalyptiques, c'est à dire qui nous parlent de la fin des temps. Bien souvent ils ont été compris comme des textes qui parlent de la fin du monde, cela en réponse aux questions des croyants : Quand Dieu va-t-il établir son paradis sur terre ? Que va-t-il se passer à la fin du monde ?
Ces questions sont au cœur du débat qui s'établit entre Jésus et ses disciples.
Ceux-ci admirent le temple, cette belle construction du roi Hérode, cet édifice qu'il avait voulu grandiose. On peut imaginer qu'effectivement le temple de Jérusalem était par ses dimensions, par sa beauté, par ses dorures, quelque chose de tout à fait exceptionnel. Hérode avait beaucoup à se faire pardonner. D'abord, s'il était bien juif, il était juif d'une région étrangère, il n'était pas Judéen. Ensuite, il avait beaucoup manœuvré pour obtenir son pouvoir et s'y maintenir, et lorsque l'on dit manœuvré, à cette époque là, c'est que, vraisemblablement, il avait pas mal de sang sur les mains. Il n'était pas très sûr de son peuple, en tout cas il n'était pas très sûr de son amour et cela se voyait par les nombreux palais qu'il s'est fait construire, tous de véritables forteresses.
Pour se faire aimer et pour se faire pardonner son manque de légitimité, il fait construire ce temple qui donne une visibilité fastueuse à ce petit peuple et à la foi qu'il professe.
Les disciples, donc, font admirer à Jésus les pierres imposantes de ce temple. Sans doute sont-ils en face du temple sur la montagne des Oliviers. De cet endroit on peut voir le temple dans son ensemble et dans toute sa splendeur.
Mais Jésus leur administre une douche froide. Il ne partage pas leur enthousiasme : de ce bâtiment, il ne restera pas pierre sur pierre, tout sera détruit. Cela va effectivement arriver en 70 quand les Romains voudront mater les soulèvements juifs. Le temple sera profané et détruit après plusieurs années de siège. Au début du deuxième siècle, une deuxième révolte contre les Romains va entraîner le rasement total du temple, à tel point qu'à l'heure actuelle personne ne sait où est situé son emplacement exact. Jusqu'à la conquête ottomane, rien n'a été construit sur l'esplanade du Temple.
Jésus annonce des cataclysmes. La destruction du Temple, véritable cœur de la vie religieuse et politique d'Israël n'en est pas le moindre. Avec le Temple, c'est le cœur même de la foi juive qui disparaît.
Mais pour les lecteurs de Luc, les grosses difficultés ont une autre réalité. Luc écrit dans les années 80, donc dix ans après la chute et la destruction du temple. L'Église commence déjà à connaître les persécutions. Partout dans l'empire romain il est extrêmement difficile de vivre sa foi. Pour beaucoup de ces personnes, pour beaucoup de ces croyants, de ces chrétiens, il y a dans l'air des relents d'apocalypse, comme des ambiances de fin de monde. Leur monde est en train de disparaître. Beaucoup attendent le retour du messie pour être emportés directement dans le paradis de Dieu.
Jésus leur dit que s'il y a des désordres, des guerres, des famines et des destructions, cela ne veut pas forcément dire que le monde, la création, soit voués à la disparition. Les catastrophes ne sont pas forcément des signes de la fin du monde. Même si ces moments-là sont des signes de la fin des temps. Ils sont des signes révélateurs des désordres du monde. Et ils sont des signes pour ceux qui mettent leur foi en Christ, pour ceux qui écoutent sa parole et la mettent en pratique, de la venue du temps de Dieu (le
kaïros).
Dans ce passage, plusieurs choses sont dites :
Premièrement, lorsque vous vivez dans le monde, ne prêtez pas plus d'attention ou pas plus d'intérêt pour les belles pierres, pour les belles constructions, pour ce qui tape à l'œil. Ne mettez pas votre intérêt dans une visibilité fallacieuse, ce ne sont que des constructions humaines vouées à la destruction, et il n'en restera pas pierre sur pierre.
Ce passage nous appelle aussi à ne pas s'affliger des désordres, des troubles, des difficultés voire même des persécutions. Il nous invite au contraire à persévérer dans le témoignage de l'Évangile : vous devez être des martyrs.
Ce mot
martyr a dans le langage courant perdu son sens premier. Le martyr, c'est celui qui est témoin. Est martyr celui qui est témoin à la barre d'un tribunal, c'est un terme juridique.
Pour l'Église, le martyr, c'est celui qui n'a pas peur d'affirmer sa foi et ses convictions, c'est celui qui sait, qui peut témoigner de l' Évangile dans le monde qu'elles qu'en soient les conséquences. Évidemment, au bout du témoignage il peut y avoir le martyr sanglant, au sens où ce terme est communément compris aujourd'hui.
En conséquence, dans les difficultés, il ne faut pas se replier nous dit cet Évangile. Lorsque les choses deviennent difficiles, il ne faut pas s'enfermer sur soi-même, il faut au contraire être, en toute simplicité, des témoins, des témoins dans le monde qui ne comprend pas forcément ce qui se passe, des témoins de l'amour de Dieu pour tous, des témoins du temps de Dieu.
Nous rejoignons ici la prophétie du prophète Malachie : "voici vient le jour ardent comme une fournaise." Les difficultés qui arrivent sont des difficultés qui permettent de faire le tri, de séparer le bon grain de l'ivraie (pour reprendre une image évangélique). C'est le jour où l'on reconnaîtra ceux qui sont vraiment des témoins, des fidèles à la parole de Dieu. Il y aura une sélection, une sélection sans prédestination car ce n'est pas Dieu ni les hommes qui procèdent à la sélection, elle est le fruit du libre arbitre de chacun. Certains seront embrasés et périront, et vous, ceux qui craignez le nom de Dieu,
" pour vous se lève un soleil de justice, vous serez comme des jeunes veaux sautant, sortant de l'étable ; la guérison sera sous les ailes de Dieu. "
Ainsi nous avons une sorte de contrepoids entre ces deux textes. Malachie donne une vision plus positive et plus optimiste que celle que donne Jésus. Jésus en effet semble vouloir calmer les ardeurs de ses disciples qui ne voient que la visible splendeur du Temple. Sans doute s'adresse-t-il aussi aux lecteurs de Luc attirés par la visible spendeur du martyr.
Ces textes ont des choses importantes à nous dire, à nous aujourd'hui. Je ne pense pas que la perception du monde soit moins apocalyptique aujourd'hui qu'elle ne l'était au premier siècle de notre ère. Nous vivons des grands cataclysmes, tout semble se détraquer. La différence est que l'on n'accuse plus la volonté de Dieu mais, plus justement, la bêtise et l'inconséquence des hommes. Et l'on pourrait croire à la fin du monde.
Les textes nous disent " Attendez ! " Ça n'est pas parce que les choses ne vont pas aussi bien que vous l'imaginez, que nous sommes arrivés au bout de l'histoire. Dieu veut continuer l'histoire et il veut continuer l'histoire avec nous. Et la mise en garde est pour nous : faites attention de ne pas mettre tout votre espoir dans une visibilité fallacieuse, dans de belles pierres ou de belles théologies. Mais ne pliez pas non plus sous les difficultés. Soyez simplement dans le monde des témoins, des martyrs de l'amour de Dieu pour ce monde, de sa volonté de continuer. De sa volonté de faire durer cette relation, de faire durer l'histoire dans laquelle nous sommes tous inscrits avec lui.
Amen