Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Mafa La vie de Jésus : la tempête apaisée
Prédications






Jésus, Dieu fait homme, affronte les démons de l'humanité Genèse 3: 1-7 Matthieu 4:1-11


Ce texte de l'évangile de Matthieu que nous venons de lire au chapitre 4 est un texte qui pour moi a toujours posé un certain nombre de questions. J'ai toujours eu l'impression dès le départ qu'il fonctionnait comme un match truqué, comme un match dont on connaissait à l'avance le résultat.
En effet, le diable peut-il avoir le dessus sur Dieu en Jésus Christ ? Il est bien évident que non. Et dans notre lecture de la bible, nous voyons (préférons voir) bien souvent Dieu lui-même agir comme un tentateur, comme celui qui met à l'épreuve son peuple dans le désert. Il est aussi pour les interlocuteurs de Job, celui qui permet que Job soit mis à l'épreuve pour éprouver la solidité de sa foi. Comment donc Dieu en Jésus Christ, dans le désert, peut-il apparaître comme étant tenté ?

Comment Dieu en Jésus Christ dans le désert pourrait-il prendre le risque de chuter ? Car il s'agit bien d'un risque.

Et c'est en cela que notre lecture de la bible est erronée. Nous voyons cette histoire de tentation du mauvais bout de la lorgnette, comme s'il y avait un conflit au plus haut du ciel entre Satan et Dieu. Comme s'il y avait dès le début de la création cette guerre, cette guerre dont on ne sait jamais vraiment qui est le vainqueur et qui est le vaincu. Et il est fort le Satan pour laisser planer le doute !

Dans le récit de la Genèse, il nous apparaît comme le plus intelligent, le plus rusé. Le terme est ambigu, en hébreu ça pourrait être aussi le plus sage, celui qui sait. Et il arrive auprès de la femme en biaisant, en posant des questions dont la réponse ne peut être que négative. Ou en posant la question qui ne peut que mettre en doute la droiture du créateur : Est-il vrai que Dieu vous a dit que vous ne devez pas manger les fruits du jardin ? Ah ben non ! À Dieu ne plaise ! Nous pouvons manger de tous les fruits ! Mais le serpent a déjà placé le vers dans le fruit. La tentation est là ! Il y a bien un fruit défendu, un seul, mais Dieu ! qu'il est tentant.

Mais revenons à Jésus dans le désert. Après son baptême, Jésus ayant entendu la voix de Dieu tomber sur lui pour marquer son élection, part dans le désert.
Le désert, c'est le lieu du ressourcement, c'est le lieu de la rencontre avec soi-même, tous ceux qui ont fait l'expérience du désert vous le diront : on ne sort jamais indemne d'une marche dans des lieux solitaires. C'est un lieu où on est seul-e, seul-e avec soi-même, seul-e avec ses fantômes, seul(e) aussi avec ses propres démons. Et Jésus dans le désert va affronter ses démons. L'Évangile nous le présente dans sa pleine humanité, Dieu-totalement-fait-homme. Quarante jours et quarante nuits dans le désert pour affronter ses propres désirs, ses propres fantasmes. Pour affronter sa propre tentation. Celle qui est au plus profond de soi-même.

L'Évangile nous présente trois tentations différentes :
Tout d'abord au moment où Jésus a le plus faim, l'idée lui vient d'utiliser son pouvoir, son pouvoir divin, son pouvoir magique, pour changer en pains les pierres du désert. Sans doute cela serait possible, il y a bien d'autre miracles dans la bible, et pas tous moins extravagants. Le peuple d'Israël dans le désert n'a-t-il pas été nourri miraculeusement par la force de l'amour de Dieu ? Et il y a là bien plus que le peuple d'Israël, il y a celui en qui Dieu a mis toute son affection, le messie annoncé par les prophètes en personne.
Changer la nature des choses... Bien sûr, l'homme le voudrait bien lorsqu'il est confronté à la dureté de la vie, confronté à toutes sortes de fardeaux, la faim de pain, mais aussi la faim de santé, la faim de ce qui permet de vivre. C'est même ce désir qui a permis les progrès techniques, scientifiques et médicaux. C'est ce désir qui a permis à l'homme d'aller dans l'espace. Mais toujours le progrès est resté limité aux possibilités offertes par la création, même s'il en a repoussé les frontières.
Parfois, certains savants fous ou docteur Folamour sont tentés de transgresser ces barrières faisant courir un risque à toute la création. Et pourtant n'est-il pas légitime de désirer, les uns ou les autres, bouleverser le monde, bouleverser l'ordre de la nature pour permettre à chacun d'être rassasié ?
La réponse de Jésus montre qu'il ne tombe pas dans piège de son propre désir, dans le désir de changer l'ordre du monde pour le mettre au service de l'homme. Jésus reste en dehors de lui-même, en dehors de sa propre tentation. L'homme ne vit pas de pain seulement, il vit de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Il y a un décentrement de lui-même. Il cesse d'être au centre de sa propre vie pour y placer la seule chose importante : la parole. Et reprendre sa juste place au sein de la création.

Comme si cela ne lui suffisait pas, le diable le transporte dans la ville sainte, le place sur le pinacle du temple. C'est un endroit très haut (une soixantaine de mètres il paraît) et il tente Jésus en lui disant : jette-toi en bas ! C'est une tentation qui nous est commune aussi... Combien de fois, pris de vertige, n'avons-nous pas aussi cet irrépressible désir de nous jeter par-dessus la rambarde pour voir ce qui se passe ? C'est le désir de ne plus être homme, de se libérer de notre finitude, de se libérer de cette carapace qui nous embarrasse pour pouvoir être comme les oiseaux, voler dans le ciel affranchi de toute pesanteur. On veut supprimer cette distance qui existe entre l'homme et Dieu. Sortir de cette enveloppe qui nous enferme et nous limite aussi.
Si tu es fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : il donnera pour toi des ordres à ses anges, ils te porteront sur les mains. Et Jésus répond : tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. Tu ne cherchera pas à réduire là l'inévitable distance qu'il y a entre toi et Dieu, entre toi et le monde, entre toi et tes prochains. Et surtout tu ne réduiras pas Dieu au rôle de réalisateur de tes moindres désirs, à l'image du génie de la lampe d'Aladin. Nous sommes sans doute là au cœur de toutes les tentations.

Enfin, et j'ai envie de dire que c'est presque la tentation la plus facile à comprendre, le diable transporte Jésus sur une montagne très élevée, il lui montre tous les royaumes et leur gloire et il lui dit : je te donnerai toutes ces choses si tu te prosternes, si tu m'adores. Il lui fait miroiter la puissance, la gloire, la richesse ; il lui fait miroiter ce sentiment grisant de tout pouvoir dans le monde. C'est la tentation ultime.

C'est sans doute celle à laquelle il est le plus difficile de résister. Le spectacle du monde nous le montre quotidiennement.
Arrière de moi Satan, car il est écrit : tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul.

Là encore, en reprenant les paroles des Écritures, Jésus remet les choses à leur place et c'est bien de cela dont il s'agit : que chaque chose soit mise à sa juste place.
L'homme ne peut pas tout. Il est limité, il est fini, il ne peut pas sortir de son enveloppe charnelle, ne serait-ce que parce qu'à partir du moment où il cherche à aller au-delà de cette enveloppe, il empiète sur l'autre, il empiète sur son prochain et il empiète sur Dieu. C'est cela la limite marquée par l'interdiction qu'il y a dans la Genèse sur l'arbre de la connaissance que l'on ne peut pas transgresser. On ne peut pas tout connaître, on ne peut pas tout maîtriser. Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu, tu n'essayera pas de franchir cette distance qu'il y a entre toi et lui, tu ne chercheras pas à vouloir être tout.

Toutes les autres tentations découlent de celle-là. La violence, la haine, le vol, toute la liste du Décalogue découle de ce désir irrépressible de l'homme de vouloir briser les limites que Dieu a placées entre soi et son prochain, ce désir de vouloir englober le prochain, et de vouloir d'une certaine manière englober Dieu.

La psychanalyse nous l'a appris, mais cette vérité est déjà inscrite au cœur des Écritures : nous n'existons réellement que dans une saine relation à l'autre, dans une relation qui permette de dire "je" et "tu". Je n'existe que parce que le jour de ma naissance, ma mère m'a dit "tu" et m'a fait exister dans cette extériorité, dans le face à face de cette parole. Vouloir manger le fruit de la connaissance du bien et du mal, c'est rompre la distance qui existe entre l'homme et Dieu. C'est rompre cette distance qui permet à l'homme de se tourner vers Dieu et de lui dire "tu", c'est rompre cette distance qui permet à Dieu de créer l'humain en lui disant "tu" et en l'appelant par son nom, en lui donnant son nom.

Ainsi la mort n'est pas la punition d'un Dieu tyrannique. La mort est inhérente même à ce désir de briser les limites, ou de rompre les distances.

Jésus dans le désert, accepte son humanité. Et de manière très forte, il refuse de briser ses limites. Il refuse de sortir de sa condition d'homme. Il refuse de tout englober, il refuse d'être tout en tout.
Il est proche de nous dans les assauts du tentateur. Il y résiste et nous indique comment y résister. C'est en cela qu'il est pour nous le plus grand des exemples. Le chemin de vie.

Ainsi la tentation n'est pas une épreuve à laquelle il est impossible de résister. Le texte de l'Évangile nous montre simplement qu'il nous faut être nous-mêmes en acceptant nos limites, en acceptant nos infirmités, en acceptant tout ce qui fait notre propre identité. Nous sommes invités à nous accepter, tels que nous sommes, une pièce indispensable du puzzle de la vie. Le monde pourrait alors aller vers une véritable justice. Non pas un monde où il n'y aurait plus de désert ou de creux à l'estomac. Mais un monde dans lequel les démons domptés deviendraient des anges.
Amen !
Jacques Morel Prédications Prédications 2008
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