
Prédications
La transfiguration, un récit d'Alliance Genèse 15 Luc 9/28-36
On a bien du mal, avec nos esprits cartésiens à entrer dans ce genre de texte où la tradition entrelace deux niveaux de réalité très différents : des faits tangibles et concrets, et des aspects qui relèvent plus du rêve ou de l'hallucination collective. On ne sait pas ce qui s'est passé cette nuit-là sur la montagne mais quelques indices dans le récit de Luc nous font penser que les disciples ont pu rêver dans un sommeil profond. De la même manière, c'est en songe qu'Abraham entend la Parole de Dieu. Les termes employés dans les deux récits évoquent exactement le même sommeil que celui qui touche Adam au moment de la création de Éve. Ainsi l'intervention de Dieu se passe dans une sorte de sommeil profond, comme si Dieu se révélait dans des moments d'endormissement.
À côté de cet aspect onirique, les événements qui sont relatés concernent une réalité vraiment concrète. Le texte de la Genèse, même si la scène qui nous y est décrite aux versets 9 et 10 nous paraît barbare et étonnante, nous rapporte un rituel tout-à-fait plausible pour l'époque. Effectivement lorsque l'on concluait une alliance, entre deux chefs de guerre ou deux rois, cette alliance était conclue dans le sang. Le sang, symbole de la vie, est nécessaire. Pour bien marquer symboliquement l'importance que l'on attachait à l'événement célébré, on partageait les animaux du sacrifice, et les personnes qui voulaient conclure l'alliance marchaient à travers ces bêtes partagées en deux, marchaient dans cette sorte de fleuve de sang et devenaient à ce moment-là indéfectiblement liées, un peu à la manière des frères de sang des histoires d'indiens de notre enfance.
Alors me direz-vous, dans l'épisode de la transfiguration il n'y a pas de sacrifice et de victimes partagées. Et bien, cela n'est peut-être pas aussi vrai que ça.
Il faut comprendre le récit de l'Évangile comme un tout, les épisodes forment un ensemble, de même que chaque tesselle est constitutive d'une mosaïque ; et l'on ne peut pas en saisir le sens si l'on ne considère pas les textes (et plus particulièrement ici ce texte de la transfiguration), du début à la fin, comme un ensemble cohérent, comme une totalité qui trouve sa vraie compréhension, son véritable sens à la lumière de la croix. Et avec cette référence à la croix, nous rejoignons bel et bien l'histoire de la victime partagée.
Si mon raisonnement est juste, on doit pouvoir montrer que les épisodes de ce chapitre 9 de Luc s'articulent tous autour de la Passion et que ce chapitre possède une sorte de logique interne. Voyons cela de plus près. Après le tout début du chapitre (9) il y a la multiplication des pains, qui est une préfiguration du Royaume annoncé. Puis il y cet épisode où Pierre confesse que Jésus est le Messie. Cette confession est assez étonnante à ce moment-là du récit, et on a l'impression que Pierre la fait sans vraiment se rendre compte de la portée de ses paroles. Cette première confession de Pierre est tout de suite suivie par la première annonce par Jésus, de la Passion, annonce qui va entraîner, chez les disciples, la réprobation, comme une sorte de dénégation par avance de la croix. Suit ensuite un développement dans lequel Jésus montre comment il faut le suivre, et comment cette suivance implique de renoncer à soi-même jusqu'au martyr et jusqu'à la mort. Et vient alors cet épisode de la transfiguration auquel assistent Pierre, Jean et Jacques, justement ces mêmes disciples qui accompagneront Jésus à Géthsémané au tout début de la Passion.
Il sera suivi par une guérison ratée par les disciples, et pour laquelle Jésus devra repasser par derrière pour rattraper l'échec des disciples, montrant que finalement ils n'ont pas encore véritablement compris. Le texte nous dit aussi que les disciples, en descendant de la montagne après la transfiguration, ne disent rien. Ils ne disent rien pour l'instant. Et ils ne diront rien jusqu'à ce que la Passion se soit complètement accomplie, jusqu'après la résurrection quand leur foi au Christ ressuscité sera affermie.
Ainsi donc la clé de la compréhension de cet ensemble, c'est bien l'événement de la croix, événement qui est compris comme une sorte de sacrifice d'Alliance. C'est intéressant parce qu'alors à ce moment-là, la croix ne peut plus être comprise comme un sacrifice d'expiation, mais comme un sacrifice d'Alliance.
Luc place dans ce récit de la transfiguration plusieurs allusions à l'Alliance passée entre Dieu et son Peuple.
Il y a tout d'abord le lieu où se déroule la scène. La montagne est bien évidemment un rappel de l'Horeb, le lieu où Dieu s'est manifesté à son peuple. C'est le lieu aussi où Dieu donne sa Parole, la Torah qui fonde cette Alliance. C'est le Sinaï, là où le peuple se rassemble. Cette référence à l'Horeb est donc pleine de sens. Et si nous faisons référence à l'Horeb, au Sinaï, alors la lumière qui est présente dans la transfiguration nous rappelle cette lumière qui marquait la présence de Dieu dans le désert pour conduire le peuple d'Israël. Cette lumière a aussi enveloppé la montagne au moment où Dieu a transmis la Loi au peuple d'Israël. C'est cette lumière aussi que voit Abraham en songe. Cette lumière représente la présence même de Dieu, elle est signe de Dieu, elle est signe de sa vérité et de sa vie. Elle est opposée à la terreur de la ténèbre, terreur qui est désignée dans le texte de la Genèse que nous avons lu, et qui est aussi évoquée de manière plus implicite dans le récit des disciples au moment de la transfiguration, en particulier par ces quelques mots : "Pierre parle mais ne sait pas ce qu'il dit", il parle sous l'emprise de la terreur. Cette lumière c'est Jésus qui la porte, comme s'il rassemblait sur sa personne des aspects humains et des aspects divins.
Les deux personnages qui sont présents aux côtés de Jésus ont aussi joué un rôle très important dans l'histoire de l'Alliance. Ils sont considérés dans l'Ancien testament comme étant les plus grands prophètes. Moïse, celui qui a donné la Loi, et Élie qui s'est battu jusqu'au bout pour que cette Loi soit appliquée en Israël. Ils sont d'une certaine manière, des hommes jaloux, jaloux de Dieu, jaloux de l'Alliance que Dieu a passée avec son peuple. Jaloux parce que le peuple se détourne de cette Alliance. D'une autre manière aussi, Moïse et Élie sont deux personnages de l'Ancien testament qui ne connaissent pas la mort ou en tout cas dont la mort ne nous est pas vraiment racontée. Moïse, on sait, meurt sur une montagne, et on ne sait pas où son corps a été enterré ; donc il y a une sorte de doute sur cette histoire-là. Et Élie, on le sait, est enlevé par un char de feu sous les yeux de son successeur Élisée. D'une certaine manière donc, le mystère ou les circonstances mêmes qui entourent la mort de ces personnages font qu'ils renvoient à ce Jésus présent parmi eux sur la montagne et qui, s'il connaît la mort de manière humaine, va ressusciter et nous ouvrir une autre porte, un autre avenir.
Vous voyez que ce texte est très riche et la signification de l'épisode n'est pas évidente à découvrir. On pense souvent que la transfiguration a eu lieu pour indiquer aux disciples quelle est la véritable nature de ce Jésus qu'ils suivent, de ce Jésus dont ils vont voir les souffrances, de ce Jésus dont ils vont voir aussi les échecs apparents. Et selon cette interprétation cette vision leur serait donnée en guise de simple mise en garde, pour leur dire "attention vous allez peut-être douter, vous allez penser que cet homme que vous suivez n'est pas celui que vous pensez, n'est pas celui que vous espérez. Parce que vous pensez que le Fils de Dieu, le Messie, ne peut pas souffrir comme il souffre, il ne peut pas mourir comme il meurt. "Et la transfiguration serait comme une forme d'image donnée à l'avance pour "rectifier le tir", pour leur dire "l'homme que vous allez voir souffrir, c'est cet homme qui est revêtu de la gloire de Dieu".
Nous l'avons vu, trop de détails a priori insignifiants sont en fait très importants dans ce texte et je pense qu'il y a dans ce récit-là une valeur beaucoup plus profonde et qui est liée au texte que nous avons lu sur Abraham. Cette histoire de la transfiguration est en fait un récit d'Alliance qui relie intimement le moment présent avec toute l'histoire de l'Alliance entre Dieu et son peuple, et qui relie tout aussi intimement toute l'histoire de l'Alliance avec la Passion qui va venir plus tard. Cette Alliance qui est difficile à admettre ; de la même manière qu'Abraham ne peut pas tout de suite admettre l'Alliance que Dieu est en train de se passer avec lui. Car cette Alliance était improbable : il est vieux, sa femme est elle aussi âgée, il n'est plus question pour eux d'avoir des enfants. Et pourtant, Dieu leur dit "tu vas avoir une grande descendance". Pour Abraham, l'avenir est plein d'incertitude et pourtant il va entendre la Parole de Dieu, et comme nous dit le texte, il va lui faire confiance, il va lui donner foi. Et c'est parce qu'il a foi en cette Parole, en cette seule Parole de Dieu, que l'Alliance peut avoir lieu et que l'histoire du salut peut continuer.
Et dans le récit de la transfiguration, il est aussi question de Parole. Tout à la fin du texte, au moment de la théophanie, au moment où la Parole de Dieu s'adresse aux disciples, il est dit "Écoutez-le. Celui-ci est mon fils en qui j'ai mis toute ma confiance, écoutez-le".
Une injonction est faite aux témoins de la scène, aux disciples, et à travers les disciples à toute l'Église, l'injonction de faire confiance en cette Parole qui nous vient de Dieu, cette Parole qui est incarnée en Jésus le Christ qui a pris la condition d'homme et qui est allé jusqu'au bout de l'amour de Dieu pour l'ensemble des hommes.
C'est bien une histoire d'Alliance dont il s'agit, plus qu'un simple événement un peu fabuleux et plus qu'une simple mise en garde. Et cette Alliance nous est proposée à nous aussi. Il nous est proposé de nous mettre à la place des disciples et de ne pas faire comme Pierre, à vouloir enfermer Dieu et sa Parole dans des "tabernacles". Mais de bien entendre la Parole qui nous est transmise par le Seigneur, et de la transmettre.
C'est le cheminement auquel nous sommes invités jusqu'à Pâques, pendant tout ce passage du carême. Après le récit de la tentation que nous avons lu dimanche dernier, le récit de la transfiguration ; différents aspects de l'économie de la foi, de la liturgie de la foi j'allais dire, nous sont présentés afin de nous faire entendre la Parole de Dieu, cette Parole de l'Évangile, Bonne nouvelle de l'amour de Dieu pour tous les hommes.
Amen!