Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz

Arcabas : le possédé de Gérasa

Prédications





Pour une relation non idolâtre et plus juste avec Dieu   Genèse 22/1-17 Marc 9/2-10

On a beau retourner ce texte de Genèse 22 dans tous les sens, il n' y a pas à dire, il est assez inacceptable, en tous cas à la lumière de Évangile. Comment Dieu, le Dieu d'amour et de la Création, peut-il imposer à Abraham un tel sacrifice ? Et le texte hébreu est sans détour possible, il parle bien d'holocauste. Alors, les exégètes essayent par tous les moyens de contourner la difficulté, ils disent que l'hébreu n'est pas aussi explicite que ça, que Dieu ne désigne pas clairement Isaac comme la victime de l'holocauste demandé sur Moriya.
Effectivement ce texte nous paraît parfaitement scandaleux. Mais sans doute dans cette histoire-là, ce qui est le plus choquant est qu'Abraham ne pose pas de question. Pour lui, il semblerait que la demande divine soit naturelle. Il emmène son fils, ses serviteurs, le matériel, et il va sur la montagne offrir un sacrifice, offrir son fils en sacrifice.
Offrir son fils en sacrifice, n'est pas inhabituel à cette époque, les sacrifices humains étaient parfois pratiqués. Mais on peut quand même être un peu étonné par ce geste d'Abraham. Parce que tout de même ! Isaac est son fils unique, celui qu'il aime, qu'il a eu dans sa vieillesse. Il représente pour lui l'avenir, il est le fruit même de cet avenir. C'est sur lui que repose la promesse de Dieu. On attendrait de la part d'Abraham au moins une protestation. Oui, on peut retourner ce texte dans tous les sens, on a du mal à l'aborder, on a du mal à le comprendre. Il dérange.

Alors, bien sûr nous connaissons la fin de l'histoire, et quand le rédacteur écrit ce passage, il la connaît aussi. C'est une histoire qui remonte pour lui à plus de mille ans en arrière. Tout le monde connaît la fin de l'histoire, Isaac ne sera finalement pas sacrifié. Mais alors, qu'est-ce qu'elle peut signifier ?
Il y a plusieurs manières d'entendre la Parole que Dieu adresse à Abraham. Il y a une façon un peu idolâtre de la recevoir, et c'est sans doute de cette manière-là qu'Abraham, dans un premier temps, va l'entendre. Abraham écoute Dieu et pour lui il n'y a pas de doute, Dieu lui demande le sacrifice de son fils. Et il va sans se poser trop de questions, lorsque l'on est fidèle à Dieu, on ne se pose pas trop de questions. Et pourtant ça n'est pas l'holocauste d'Isaac que Dieu demande. C'est bien autre chose.
Cette histoire-là que traditionnellement on appelle " la ligature d'Isaac " nous raconte bien plutôt la conversion d'Abraham.

Abraham se présente devant Dieu comme un idolâtre. Il conçoit Dieu comme un Dieu commun, celui qu'il connaît tout autour de lui. Il n'est donc pas étonné que Dieu lui demande ce sacrifice. Il est même prêt à l'accepter. Il ne se rend pas compte que Dieu lui demande de s'engager dans une toute autre relation. Pour Abraham, son fils représente son avenir, il est la réalisation de toutes les promesses de Dieu pour lui. Et dans sa logique, il ne peut pas prendre conscience qu'Isaac incarne aussi l'avenir du peuple de Dieu. Qu'il est aussi l'avenir de la promesse pour Dieu lui-même. Abraham n'arrive pas à comprendre que dans la relation qu'il noue avec son Dieu, Dieu est un partenaire. Il n'arrive pas à comprendre et à accepter qu'Isaac fait partie d'un projet qui n'est pas seulement son projet à lui Abraham , mais qui est aussi le projet de Dieu. Peut-être même qu'Abraham a du mal à concevoir cet avenir en dehors de sa propre personne, il a du mal à concevoir que c'est à travers son fils que se réalisera, pour lui, la promesse divine.

Oui, ce texte invite à regarder Dieu différemment. À regarder Dieu non comme une idole manipulatrice, un Dieu barbare et païen, mais comme un partenaire qui poursuit et propose un projet pour sa Création. Un Dieu qui demande et attend que les hommes entrent dans le partenariat avec lui, et qu'ils y entrent non pas comme des esclaves soumis, mais comme des hommes libres.

Conversion du regard d'Abraham... Conversion du regard, c'est peut-être aussi de cela qu'il s'agit dans cette histoire de Marc que nous avons lue tout à l'heure. On se demande, -et les théologiens très souvent se le sont demandés-, pourquoi à ce moment-là de son évangile, Marc introduit l'histoire de la transfiguration. Et il faut bien avouer que cette histoire-là pose un petit peu problème. Les disciples montés sur la montagne, voient tout d'un coup Jésus transfiguré,éblouissant, quasiment surnaturel. Selon l'avis de certains théologiens Marc, le premier évangéliste à avoir écrit, semble avoir introduit ici une image du Christ ressuscité. C'est bien comme cela d'ailleurs que l'a compris Matthias Grünewald. Je ne sais pas si vous avez vu le Retable d'Issenheim que l'on trouve au musée d'Unterlinden à Colmar, et où Matthias Grünewald peint la résurrection du Christ comme un Christ transfiguré, un Christ en croix transfiguré. Il est bien évident que pour Marc, la transfiguration est associée avec les événements de la Passion et de la résurrection. Marc à la fin de son évangile, ne raconte pas l'histoire de la résurrection, contrairement aux autres évangiles, il ne montre pas le Christ ressuscité ; et les exégètes pensent qu'en fait le Christ ressuscité, Marc l'a déjà évoqué dans cette histoire de la transfiguration.

Le texte commence par " six jours après ". Lorsqu'un texte fait une telle mention de temps, il faut tout de suite repérer le lien que l'évangéliste veut faire avec ce qui précède.
Et six jours avant, cela nous ramène à l'annonce de sa mort et de sa résurrection que Jésus fait à ses disciples (Marc 8/31). Cette annonce fait directement suite à la confession de foi de Pierre (Marc 8/27), et cela est assez intéressant : Pierre confesse sa foi en Christ, tu es le Messie, tu es le Chris, mais il refuse que Jésus lui parle de sa mort et de sa résurrection. Pour lui, il n'est pas possible que tout cela survienne. Pierre, tout de suite après avoir confessé sa foi, rejette donc l'idée même que Jésus puisse mourir de cette façon. Jésus alors, à cause de cette attitude et de ce refus, assimile Pierre au Satan, au tentateur. Et nous voyons bien là que Pierre, porte-parole des disciples, a une très mauvaise image, une très mauvaise compréhension de ce qu'est le Messie. Un peu comme Abraham à propos de la volonté de Dieu.

Selon Pierre, si Jésus est le Messie c'est qu'il est investi de toute la puissance et de tout le pouvoir que Dieu peut mettre dans son Messie, surtout à une époque où le peuple attend la délivrance d'Israël, attend un Messie-roi, prêtre et prophète qui va mettre dehors les païens, Romains en premier, et qui va rétablir le culte au temple à Jérusalem. Pierre ne peut pas comprendre que le Messie, celui qui est investi de la puissance de Dieu, puisse être mis à mort. Les disciples ne peuvent pas savoir, ne peuvent pas comprendre.

Ce récit de la transfiguration est là pour montrer que le Christ de la Passion et de la croix, le Christ de l'échec selon la compréhension des hommes, est le ressuscité. Il est associé à Elie et à Moïse. Moïse est le fondateur d'Israël qui s'entretenait face à face avec Dieu dans le désert et qui vainquit Pharaon, mais qui connut aussi le découragement face un peuple incapable de comprendre la volonté de Dieu. Elie est le prophète qui se battit contre les prophètes de Baal et qui ne connut pas la mort, enlevé directement vers Dieu, mais qui connut aussi l'échec et un profond découragement. Ils sont souvent présentés entourant le trône de Dieu. Ainsi, ce sont les défenseurs les plus jaloux et les plus fameux de la cause de Dieu qui sont venus apporter à Jésus leur caution.
Ce récit comporte un message : l'Évangile pour être complet comporte bien évidemment la présentation du ressuscité glorieux mais celui-ci est indissociablement lié au Jésus de la Passion, de la Croix et de la mort, en un mot de l'échec.

Alors doit-on comprendre cette histoire-là comme Abraham a compris l'ordre de Dieu concernant le sacrifice d'Isaac ? Doit-on comprendre cette histoire du salut comme le dessein machiavélique d'un Dieu qui a prévu de toute éternité de faire mettre à mort son propre fils, de mettre à mort celui qui est son avenir ?
Je ne le pense pas. Dans cette histoire aussi Dieu se propose comme notre partenaire. Comme celui qui veut nous faire entrer dans l'histoire du salut. Il n'est pas le manipulateur. Il est celui qui nous invite à participer avec lui à la construction du royaume dont il est le roi. Nous sommes invités, comme Abraham et comme les disciples, à convertir notre regard vis-à-vis de Jésus, vis-à-vis de Dieu lui-même. Il nous invite à entrer dans son royaume. Il nous invite à être comme ces disciples sur la montagne, à l'observer transfiguré parmi eux. Sans perdre de vue que sur la croix c'est de notre incompréhension et de notre rejet qu'il meurt.

Jésus nous a dit " partout où deux ou trois sont réunis en mon nom je suis présent au milieu d'eux ". Aujourd'hui Christ est présent au milieu de nous. Est-ce que nous sommes capables de le reconnaître ? Est-ce que nous sommes capables de lui faire une place sans l'enfermer dans des tabernacles ou des temples, sans l'enfermer dans nos dogmes et dans nos idées reçues et dans nos propres désirs ? Est-ce que nous sommes capables d'entendre son invitation à la conversion, d'entendre son Évangile qui nous dit que le temps est venu, que le royaume de Dieu s'est approché ? Un Royaume que l'on ne peut imaginer. Est-ce que nous sommes prêts à tendre la main afin d'ouvrir la porte de ce royaume et y entrer ?
Amen
Jacques Morel Prédications Prédications 2009
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